Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/240

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


bres. Nous devrons rechercher quelle est la justesse de cette opinion, et dans quelle mesure se trouverait affectée par cet état stationnaire la situation des rentiers et des capitalistes ; mais auparavant il nous faut résoudre une autre question : qu’est-ce que l’intérêt du capital ou, pour parler la langue inexacte du vulgaire, qu’est-ce que l’intérêt de l’argent, quelle en est la légitimité, quelles sont les causes qui en déterminent le taux ?

La légitimité de l’intérêt du capital n’est pas un axiome qui ne rencontre pas de contradicteurs il s’en est trouvé de deux sortes les socialistes comme Proudhon, auxquels nous joindrons certains savants de l’antiquité comme Aristote ; en second lieu, les religions, au moins à l’origine, le christianisme et l’islamisme en particulier, car le judaïsme a été plus tolérant. Les fils d’Abraham ont toujours eu quelque tendresse pour l’intérêt de l’argent et leur religion ne l’a jamais proscrit d’une manière absolue.

Le raisonnement d’Aristote pour condamner l’intérêt est d’une simplicité qu’on pourrait presque appeler enfantine ; il est étonnant qu’un si pénétrant génie se soit arrêté en cette matière à la surface, à la forme extérieure, sans voir le fond et l’essence de l’opération qui s’appelle le prêt. L’intérêt de l’argent, d’après Aristote, est illégitime, parce que l’argent ou la monnaie n’enfante pas son pareil jamais on n’a vu une pièce de 20 francs enfanter une pièce de vingt sous. Cela est exact, et il n’était pas besoin d’une intelligence de premier ordre pour découvrir que matériellement un écu ni une quantité d’écus, si nombreuse qu’elle soit et si longtemps qu’on la garde, n’enfante pas un autre écu nummus nummum non parit. Les anciennes civilisations, cependant, et la plupart des religions à l’origine se sont arrêtées à cette conception toute superficielle de l’intérêt des capitaux. Aussi toutes ou presque toutes le prohibaient-elles comme une chose contre nature. Le prêt à intérêt, le fœnus, était rigoureusement interdit. Caton, qui ne dédaignait pas d’être usurier comme simple particulier, se montrait, comme homme public, un austère adversaire du prêt à intérêt :