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raux, la supériorité intellectuelle des grands entrepreneurs, la toute-puissance des capitaux, assurent et assureront de plus en plus aux vastes exploitations un avantage sur les petites. Au lieu de dix granges n’en avoir qu’une ; au lieu de dix charrues ordinaires employer une charrue à vapeur ; au lieu de petits sillons enchevêtrés les uns dans les autres et consacrés a des cultures diverses, livrer à un même produit toute une vaste plaine ; supprimer ou réduire les haies, les fossés, etc. ; faire venir de loin les engrais par wagons complets et avec des tarifs réduits emprunter des capitaux à bas intérêt comme des sociétés dont le crédit est connu peuvent seules le faire ne sont-ce pas là des conditions favorables à l’agriculture ? Le paysan-propriétaire avec ses champs dispersés à de grandes distances, tout le temps qu’il perd en allant de l’un à l’autre, avec ses sillons d’un difficile labour, ses chevaux ou ses bœufs insuffisamment occupés, avec son goût pour la routine, le peu de crédit dont il jouit, peut-il ou pourra-t-il lutter longtemps contre de si redoutables rivaux ? Ne succombera-t-il pas comme l’atelier domestique a succombé devant les grandes usines, comme les petites boutiques devant les grands magasins ?

À ces raisonnements on joint des faits : d’abord les souvenirs classiques des latifundia, puis l’exemple de l’Amérique du Nord, États-Unis ou Canada, et de l’Australie. Deux membres du Parlement anglais, chargés d’une mission agricole, en 1879, dans l’Amérique du Nord, MM. Clare Sewell Read et Albert Pell, ayant fait dans ces contrées une tournée de 27, 353 kilomètres, rapportent que, sur la plus grande partie de leur parcours, ils ont rencontré, sous le rapport de l’occupation comme de la culture du sol, des conditions très-différentes de leur patrie ; mais en Californie, dans le Minnesota et le Dakotah, sur les bords de la rivière Rouge, ils ont trouvé le système anglais des grands propriétaires et des grands fermiers. Certains domaines occupent des townships entiers ; quelques propriétaires ont des emblavures qui s’étendent sur des centaines, même sur des milliers d’hectares, et leurs pro-