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gros capitalistes, la spéculation qui devient universelle et les facilités nouvelles qu’elle trouve, toutes ces circonstances caractéristiques de notre temps, sont-elles des avantages pour le grand nombre ? La situation de la généralité de l’humanité en est-elle physiquement et moralement améliorée ? N’en ressort-il pas, au contraire, pour elle un assujettissement nouveau, un servage d’un nouveau genre avec l’instabilité en plus ? N’est-il pas vrai que les privilégiés de ce monde en profitent seuls ? N’est-il pas vrai qu’avec cette liberté illimitée, cette lutte ardente pour la fortune, les riches deviennent chaque jour plus riches, les pauvres chaque jour plus pauvres ? Ce mot dans ces derniers temps a été répété par des voix prétendues savantes, des deux côtés de l’Atlantique[1]. Ne doit-on pas dire, comme l’a écrit Proudhon, que l’économie politique est l’organisation de la misère ?

Telles sont les idées qui prévalent dans beaucoup d’esprits, dans des esprits de nature très-différente, de tendances très-diverses, d’opinions opposées. Il surgit ainsi une sorte de pessimisme économique qui, ou bien ne croit pas à la vérité des lois économiques, ou bien, les croyant vraies, les juge funestes, et pense que l’État, ce que l’on a appelé dans ces derniers temps d’un nom barbare, la collectivité, doit intervenir pour en entraver, pour en redresser l’action.

Il n’en est pas du pessimisme économique comme du pessimisme moral. Celui-ci reste en général à l’état d’opinion intérieure ; il est contemplatif et recule devant l’action ; il conduit au découragement et à l’inertie. Le pessimisme économique, au contraire, ne peut rester passif ; l’intérêt est trop grand pour que si, abandonnée à elle-même, la société tourne à l’oppression et au malheur du plus grand nombre, on ne s’efforce pas de réagir contre ces tendances naturelles et d’y opposer des obstacles artificiels. Le pessimisme économique, devenant actif,

  1. Voir notamment l’ouvrage assez médiocre de T.-N. Bénard : De l’influence des lois sur la répartition des richesses, où ce mot « les riches deviennent chaque jour plus riches, les pauvres chaque jour plus pauvres » revient comme un refrain, sans d’ailleurs que l’auteur se donne la peine de fournir la démonstration de ce prétendu axiome.