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en deviennent les produits principaux. Déjà de 1873 à 1877 la valeur de la récolte de vin de la France égalait presque celle de sa récolte de blé.

Le mouvement que nous signalons, malgré les souffrances passagères qu’il impose parfois à quelques catégories de personnes, est singulièrement favorable à la civilisation. La viande et les produits fins sont, en effet, les denrées qui ont une tendance à hausser toujours ; il est désirable que les vieilles sociétés, les plus riches en capitaux et les plus densément habitées, consacrent des efforts croissants à la production de ces articles qui autrement renchériraient outre mesure et deviendraient inaccessibles au grand nombre des habitants. Les céréales, au contraire, le vin et les autres denrées végétales de grande consommation ont, dans l’état présent du monde, une tendance à baisser de prix. L’approvisionnement des vieilles contrées est de ce côté complètement assuré ; même en temps de guerre il existe toujours dans les ports et dans les magasins des approvisionnements, le blocus ne peut être effectif sur toutes les frontières de mer, et tous les voisins d’un grand pays ne peuvent guère être à la fois ses ennemis. Enfin la culture de ces produits qui formaient autrefois la base de l’agriculture ne sera jamais nulle part complètement abandonnée. Ainsi, même dans cette hypothèse extrême d’une guerre, un grand peuple européen serait toujours en état de faire venir du dehors le complément nécessaire de ses subsistances en blé, en riz, etc. Les craintes à ce sujet sont chimériques[1].

Les vieilles et riches nations, celles où le capital s’est accumulé depuis vingt ou trente siècles, deviennent peu à peu vis-à-vis le reste du monde ce que sont les capitales pour toutes les provinces qui en dépendent. Ce sont en quelque sorte des

  1. Si l’on considère que la France a pour voisins l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse, l’Italie, l’Espagne, soit six pays, et qu’il suffirait même en cas de blocus des ports français, qu’un seul de ces pays restât en communications commerciales avec la France pour que celle-ci pût en tirer des quantités incommensurables de blé, on comprendra combien est absurde l’argument, si souvent répété, que notre pays, s’il restreignait ses cultures de céréales, courrait le risque d’être affamé en cas de guerre.