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gentes, auxquelles on a eu le tort de donner souvent la forme de lois et qui n’ont qu’une vérité relative, suivant le temps et les circonstances. Or, il arrive que presque tous les principes qui ont été établis par les économistes les plus célèbres, à la fin du siècle dernier ou au commencement de celui-ci, sur la répartition des richesses, rentrent dans cette seconde catégorie de théories sujettes à contrôle, à réserve, ne possédant qu’une vérité relative et variable.

Un économiste, au courant du mouvement actuel du monde depuis un quart de siècle et doué de quelque pénétration pour deviner la marche prochaine de la civilisation, ne peut plus raisonner sur la répartition des richesses comme le faisaient Turgot, ou Malthus, ou Ricardo.

Telles sont les trois raisons qui m’ont porté à choisir le sujet d’un cours, devenant aujourd’hui un livre : nouveauté relative des questions, intérêt particulièrement actuel, abondance de matériaux inconnus des économistes anciens.


La transformation qui s’est opérée dans les procédés de production, dans l’organisation du travail, dans les habitudes commerciales même depuis un demi-siècle et surtout depuis un quart de siècle, a jeté de l’inquiétude dans beaucoup d’esprits. Que cette transformation ait beaucoup accru la production, personne ne le conteste. Tout le monde avoue que la puissance productive de l’humanité a augmenté dans d’énormes proportions. On ne peut nier la lumière mais beaucoup d’hommes, d’ailleurs impartiaux, intelligents, réfléchis, affirment que ce progrès est presque illusoire pour le bonheur de l’humanité, qu’il n’a profité qu’au petit nombre, que le grand nombre n’en a retiré ni plus de bien-être, ni plus d’indépendance, ni plus de loisirs, ni plus de sécurité, conditions nécessaires du bonheur.

L’industrie manufacturière agglomérée, l’excessive division et par conséquent l’excessive spécialité du travail, la liberté commerciale, la concurrence indéfinie à l’intérieur et au dehors, la puissance de l’association qui ne profiterait guère qu’aux