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trop qui ont la conviction ou le préjugé que les lois économiques relatives à la répartition des richesses sont de pures conceptions de l’esprit, des abstractions sans réalité ou que, si elles ont quelque réalité, elles exercent une influence fatale, qu’elles créent un ordre de choses qui n’est avantageux qu’au petit nombre, qu’elles mettent le faible à la discrétion du fort, qu’en un mot elles amènent une croissante inégalité des conditions.

C’est ce reproche dont j’ai à cœur de défendre l’économie politique, non par une vaine sentimentalité, mais par une profonde conviction scientifique.

Enfin, pour achever ces préliminaires, une troisième considération m’a engagé à traiter de ce sujet de la distribution des richesses. Depuis trente ou quarante ans on peut dire que la face du monde économique a changé plus qu’autrefois en plusieurs siècles. Les expériences se sont multipliées ; des faits nouveaux se sont produits. La civilisation a pris une autre allure, si ce n’est une autre direction. On ne peut plus raisonner aujourd’hui soit du principe de la population, soit de la propriété foncière et de ce que l’on appelle la rente de la terre, le fermage, soit des salaires et des profits, comme on le faisait à la fin du dernier siècle ou même au commencement de celui-ci. Beaucoup d’économistes, il est vrai, les anciens surtout, considéraient l’économie politique comme une science de déduction qu’un penseur, doué d’une tête solide, pourrait construire à lui tout seul dans son cabinet. Rossi lui-même écrivait, il y a quarante ans, que l’économie politique est une science de raisonnement plutôt qu’une science expérimentale. Aujourd’hui on demande à l’économie politique, on lui fait sommation d’être une science expérimentale, de donner la démonstration de ses théorèmes, non seulement par leur exactitude logique, mais par une accumulation de faits. Elle doit se soumettre à cette épreuve ; il est utile qu’elle le fasse de bonne grâce.

Il y a parmi les doctrines économiques des vérités qui sont éternelles, ce sont celles qui forment le fond et la substance de la science, mais il y a aussi des observations qui sont contin-