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ront assez avancés, les capitaux assez abondants pour qu’on se livre à la culture régulière de ces sols profonds et inépuisables. Ainsi tout progrès de la civilisation relègue dans le domaine des spéculations oiseuses la fameuse théorie de Ricardo et porte une sérieuse atteinte à la situation des propriétaires fonciers dans les vieilles contrées. Qui sait si un jour il ne nous faudra pas compter non seulement avec la concurrence des bassins du Mississipi, du Saint-Laurent, des Amazones, du Niger du Zambèze, du Congo, mais encore avec celle des rivages de l’Obi ou de l’Yénissei et du fleuve Amour ? Les voyages récents du célèbre Nordenjolsk laissent à penser que même dans ces régions hyperboréennes il y a un sol susceptible d’abondante production. Il y a aussi les bassins, aujourd’hui presque stériles, de l’Euphrate et du Tigre, où s’est développée avec tant de puissance la civilisation des sociétés primitives qui sait si un jour il n’y aura pas une résurrection de ces contrées ? L’interrogation même ici est trop timide c’est l’affirmation qui convient. Rien n’est plus commun dans ce monde et ne le sera pendant bien des siècles encore que la terre, cette mère nourricière, alma purens dont la moitié des mamelles n’a pas encore de nourrissons. À Malthus et à Ricardo il manquait d’être géographes. Rendons justice à la force systématique de leur esprit, mais n’oublions pas qu’ils vivaient dans la sphère restreinte des vieilles sociétés européennes, alors que la vapeur n’était pas inventée ou ne faisait pas pressentir toute la magie de sa puissance.

On peut cependant s’étonner des lacunes de l’intelligence de Malthus et de Ricardo, esprits profonds mais singulièrement étroits, qui ne surent pas étendre l’horizon de leur pensée au delà des phénomènes présents et anticiper en imagination sur les progrès futurs.

Il n’y a pas de privilège de fertilité des terres les premières mises en culture relativement à celles qui attendent encore des cultivateurs c’est là un axiome dont la démonstration serait un outrage à l’intelligence de nos contemporains. Cette cause indiquée par Ricardo pour la rente de la terre étant écartée, il