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sur son père et son frère ; elle soupirait après sa montagne, après sa maison. Puis elle parla aussi de Petchorin ; elle lui donnait les noms les plus tendres ou bien lui reprochait d’avoir cessé d’aimer sa Djanetzka.

Lui l’écoutait en silence, la tête appuyée dans ses mains. Mais pendant tout ce temps je ne vis pas une seule larme couler de ses paupières. Était-ce qu’il ne pouvait pleurer ? ou se retenait-il ? Je ne le sais. Pour moi je n’ai jamais rien vu de plus digne de pitié que cette scène.

Au matin, le délire disparut. À ce moment elle était étendue immobile, pâle, et si faible que c’était à peine si elle paraissait respirer. Puis il y eut du mieux, et elle se mit à parler ; savez-vous de quoi ? C’est une pensée qui ne pouvait venir qu’à une mourante : elle se désolait de ne pas avoir été élevée dans la religion chrétienne, parce que, disait-elle, dans l’autre monde, son âme ne se rencontrerait pas avec celle de Grégoire et une autre femme deviendrait sa compagne au paradis. Il me vint à l’idée de la baptiser avant qu’elle ne mourût et je le lui proposai. Elle me regarda avec irrésolution et ne put de longtemps proférer une parole… Elle me répon-