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vint pour moi sombre et muet ; j’étais comme une barque brisée, sans gouvernail et sans voiles, qui nage follement au caprice des courants et des flots et ne sait où elle va ; ou comme un flocon de nuage orageux qui, au lever du jour, se montre comme un point noir dans l’horizon azuré, et n’osant s’arrêter nulle part, erre seul, sans but et sans laisser de trace. Dieu seul sait d’où il vient et où il va. Mais je ne pus gouverner longtemps les hommes et leur apprendre longtemps le péché ; il me fut impossible de diffamer longtemps tout ce qui était noble et de blasphémer tout ce qui était beau : facilement je rallumai pour toujours en eux les ardeurs de la foi pure. Étaient-ils dignes de mes efforts ces sots et ces hypocrites ? Je me cachai alors dans les défilés des montagnes et me mis à errer comme un météore au milieu des ténèbres d’une nuit profonde. Le voyageur isolé, égaré par ce feu follet qui voltigeait devant lui, roulait au fond des précipices avec sa monture et appelait en vain à son secours !… Et le sillon sanglant de sa chute se tordait sur le rocher Mais les plaisirs du mal ne me plurent pas longtemps. Que de fois dans ma lutte avec l’ouragan