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muable !… Quant à nous, leurs misérables descendants, errants sur la terre sans conviction et sans fierté, sans jouissances et sans douleurs, hormis une peur involontaire, qui nous serre le cœur à la pensée d’une fin inévitable, nous sommes beaucoup plus incapables des grands sacrifices que réclame la noble humanité et même notre propre bonheur ; nous savons qu’il est impossible et nous marchons avec indifférence, de doute en doute, comme nos aïeux se sont jetés d’une erreur dans une autre. Nous n’avons, comme eux, ni espérances, ni même cette indéfinissable mais ardente jouissance, que reçoit l’âme, au milieu de ses luttes contre les hommes ou contre le sort…

Beaucoup d’autres pensées de ce genre envahissaient mon esprit ; mais je ne m’y arrêtai pas, parce que je n’aime point à m’appesantir sur une idée abstraite quelconque. À quoi cela mène-t-il ?… Dans ma première jeunesse, j’étais rêveur ; j’aimais à caresser tour à tour des images sombres ou riantes ; ce qui me valait une imagination inquiète et avide. Mais que me restait-il de tout cela ? Une fatigue, comme après une nuit de combat avec un fantôme et