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mon départ subit. Elle te paraîtra peu sérieuse, car elle ne concerne que moi.

Ce matin, mon mari est entré chez moi et m’a parlé de ta querelle avec Groutchnitski. Évidemment, j’ai changé de visage, parce qu’il m’a regardée longtemps et avec fixité dans les yeux. C’est tout juste si je ne me suis pas évanouie en songeant que tu devais te battre en ce jour et que j’en étais la cause. Il me semblait que j’allais devenir folle… Mais à présent que j’ai toute ma raison, je suis sûre que tu reviendras vivant ; il est impossible que tu meures sans moi, c’est impossible ! Mon mari s’est promené longtemps dans ma chambre. Je ne sais ce qu’il m’a dit ; je ne me souviens point de ce que je lui ai répondu… Je lui ai dit certainement que je t’aimais… Je me souviens seulement qu’à la fin de notre altercation, il m’a déchirée avec un mot outrageant et il est sorti… J’ai entendu qu’il ordonnait d’atteler sa voiture. Voilà déjà trois heures que je suis assise à ma fenêtre et que j’attends ton retour… Mais tu es vivant ; tu ne peux mourir… La voiture est presqu’attelée… Adieu, adieu !… on vient… il me faut cacher ma lettre…