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— Oui ! je suis resté dix ans dans la forteresse : avec une compagnie près de Kamen-Broda ; connaissez-vous ces lieux ?

— J’en ai entendu parler.

— Ah ! ces drôles nous ont bien ennuyé alors ; grâce à Dieu, maintenant ils sont plus tranquilles. On ne pouvait, à cette époque, faire cent pas au-delà du rempart, sans trouver en face de soi quelque diable qui faisait le guet ; et à peine l’aperceviez-vous et le regardiez-vous, que vous aviez déjà une corde autour du cou ou une balle dans la tête. Ah ! ce sont de rudes gaillards !

— Mais sans doute, il a dû vous arriver bien des aventures ? lui dis-je, excité par la curiosité.

— Comment ne m’en serait-il pas arrivé ! Oh oui, j’en ai eu beaucoup !…

Il se mit à tirer sa moustache, pencha sa tête et devint pensif. Je désirais ardemment avoir de lui quelque récit, désir naturel chez tous les hommes qui voyagent et écrivent. Le thé était prêt ; je tirai de ma valise deux verres de voyage, les remplis et en plaçai un devant mon compagnon : Il huma quelques gouttes et comme s’il se parlait à lui-même :