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capitaine les apostropha si durement qu’ils s’enfuirent en un instant.

— Voyez quel peuple ! me dit-il : ils ne savent pas demander du pain en Russe, mais par exemple ils ont appris à dire : seigneur l’officier donne-moi un pourboire ; selon moi les Tartares valent mieux, ils ne boivent pas.

Il restait encore une verste à parcourir avant d’arriver au relais. Autour de nous, tout était calme, si calme, que par le murmure des moucherons on aurait pu suivre leur vol ; à gauche se trouvait un précipice sombre ; derrière ce précipice et devant nous, les crêtes des montagnes, d’un bleu foncé, sillonnées par de grandes ravines et couvertes de neige, se dessinaient sur un horizon pâle, gardant encore les derniers reflets du crépuscule. Dans le ciel assombri les étoiles commençaient à briller et il me semblait, chose étrange, qu’elles étaient plus élevées que dans nos contrées du Nord. Des deux côtés de la route, des pierres nues et noires surgissaient de dessous la neige comme des arbustes. Pas une feuille ne bougeait et c’était plaisir d’entendre, au milieu de ce tableau de nature morte, le souffle de l’attelage de poste fatigué