Page:Lermontov - Un héros de notre temps, Stock, 1904.djvu/159

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Tu n’as donc pas vu ?

— Non ! J’ai vu qu’elle a ramassé ton verre ; si le gardien eût été là, il en aurait fait autant et même se serait hâté davantage dans l’espoir de recevoir un pourboire. Il était évident du reste que tu lui avais inspiré de la pitié, car tu as fait une bien laide grimace lorsque tu t’es appuyé sur ta jambe blessée.

— Et tu n’as pas été un peu ému en la voyant à ce moment où son âme se reflétait sur son visage ?

— Non !

Je mentais et voulais le faire enrager. J’ai la passion innée de la contradiction ; toute mon existence n’est qu’une série de contradictions imposées à mon cœur ou à ma raison. La présence d’un enthousiaste suffit pour me glacer et je suis certain que des relations avec un fade flegmatique me rendraient le plus passionné des rêveurs. J’avoue encore qu’un sentiment affreux, mais bien connu, était entré en moi en un clin d’œil. Ce sentiment, c’était la jalousie. Je le dis hardiment ; parce que j’ai l’habitude de tout avouer avec franchise. Et difficilement on trouvera un jeune homme rencon-