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LE MANOIR DE VILLERAI

l’autre. Prétendez-vous, ma belle, que dire à une femme qu’elle est jolie, ce soit l’insulter ? Si vous le croyez, vous connaissez moins le monde que je ne pensais. Mais dites-moi, petite, pourquoi donc êtes-vous si gentille, qu’un anachorète même ne pourrait vous laisser passer sans vous complimenter sur vos charmes ?

— Tout gentilhomme, monsieur, cesserait ses flatteries, quand il verrait qu’elles ne sont ni agréables ni bien accueillies.

— Mais, Rose, vous êtes aussi spirituelle que belle. Enfant, enfant, vous allez me mettre tout à fait hors de moi-même, si vous continuez ainsi à devenir de plus en plus charmante. Mais venez, nous allons discuter raisonnablement la chose. Tout dépend de ma propre magnanimité. Il n’y a pas ici de preux chevalier, de vaillant de Montarville, pour venir à la rescousse.

À ce nom, le sang monta à la figure de Rose, et elle ne put dissimuler son émotion à l’œil clairvoyant de son interlocuteur.

— Ah ! reprit-il sarcastiquement, pourquoi mademoiselle ne m’a-t-elle pas dit plus tôt qu’elle avait des préférences ; que les sourires si sévèrement refusés à l’un, sont réservés à un autre ? Assurément de Montarville est né sous une heureuse étoile ; car non seulement il réclame comme sienne la riche seigneuresse de Villerai, mais les sourires de la belle du village lui reviennent aussi ! Oh ! passez, maintenant, jeune fille ; Gaston de Noraye ne prétend nullement régner sur un cœur divisé ; et avec un profond salut plein d’une déférence affectée et complètement contredite par le rire moqueur dessiné sur sa bouche, le vicomte se rangea de côté, permettant à Rose de sortir.

Cela fut fait juste à temps, car au moment où Rose sortait, mademoiselle de Nevers entra dans la salle.

— Veuillez donc me dire avec qui le vicomte de Noraye passait son temps à converser si amicalement, fit-elle en souriant ironiquement.

— Avec une personne dont la beauté, quelque merveilleuse qu’elle soit, devient insignifiante quand elle est comparée à celle de mademoiselle de Nevers, reprit de Noraye, se sentant légèrement embarrassé pour la première fois de sa vie.