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s’éteindre, les brigands disparaîtraient ; ce serait, en ce monde, la paix parfaite, sans querelles. C’est parce que la race des Sages ne s’éteint pas qu’il y a toujours des brigands. Plus on emploiera de Sages à gouverner l’État, plus les brigands se multiplieront. Car ce sont les inventions des Sages qui les produisent. Par l’invention des mesures de capacité, des balances et des poids, des contrats découpés et des sceaux, ils ont appris à beaucoup la fraude. Par l’invention de la bonté et de l’équité, ils ont enseigné à beaucoup la malice et la fourberie. — Qu’un pauvre diable vole une boucle de ceinture, il sera décapité. Qu’un grand brigand vole une principauté, il deviendra seigneur, et les prôneurs de bonté et d’équité des Sages, (politiciens à gages) afflueront chez lui, et mettront à son service toute leur sagesse. La conclusion logique de ceci, c’est qu’il ne faudrait pas perdre son temps à commettre d’abord de petits vols, mais commencer d’emblée par voler une principauté. Alors on n’aura plus à se donner la peine d’y revenir ; on n’aura plus à craindre la hache de l’exécuteur. Alors on aura pour soi tous les Sages avec toutes leurs inventions. Oui, faire des brigands, et empêcher qu’on ne les défasse, voilà l’œuvre des Sages (des politiciens de profession).


B.   Il est dit[1] : « que le poisson ne sorte pas des profondeurs, où il vit ignoré mais en sûreté ; qu’un État ne fasse pas montre de ses ressources, de peur de se faire dépouiller. » Or les Sages (politiciens) sont considérés comme une ressource de l’État. On devrait donc les cacher, les tenir dans l’obscurité, ne pas les employer. Ainsi la race des Sages s’éteindrait, et, avec elle, s’éteindrait aussi la race des brigands. Pulvérisez le jade et les perles, et il n’y aura plus de voleurs. Brûlez les contrats, brisez les sceaux, et les hommes redeviendront honnêtes. Supprimez les mesures et les poids, et il n’y aura plus de querelles. Détruisez radicalement toutes les institutions artificielles des Sages, et le peuple retrouvera son bon sens naturel. Abolissez la gamme des tons, brisez les instruments de musique, bouchez les oreilles des musiciens, et les hommes retrouveront l’ouïe naturelle. Abolissez l’échelle des couleurs et les lois de la peinture, crevez les yeux des peintres, et les hommes retrouveront la vue naturelle. Prohibez le pistolet et le cordeau, le compas et l’équerre ; cassez les doigts des menuisiers, et les hommes retrouveront les procédés naturels, ceux dont il est dit : « adresse sous un air de maladresse. »[2] Flétrissez Tseng-chenn et Cheu-ts’iou (légistes), bâillonnez Yang-tchou et Mei-ti (sophistes), mettez au ban la formule bonté équité (des Confucéistes), et les propensions naturelles pourront de nouveau exercer leur mystérieuse et unifiante vertu. Oui, revenons à la vue, à l’ouïe, au bon sens, aux instincts naturels, et c’en sera fait des éblouissements assourdissements errements et grimaces factices. Philosophes, musiciens, peintres, artistes divers, n’ont fait que tromper et pervertir les hommes, par des apparences spécieuses. Ils n’ont été d’aucune utilité vraie pour l’humanité.


C.   Il en fut tout autrement, au temps de la nature parfaite, au temps des anciens souverains, avant Fou-hi Chenn-noung et Hoang-ti. Alors les hommes ne connaissaient, en fait d’annales, que les cordelettes à nœuds

  1. Lao-tzeu chapitre 36.
  2. Lao-tzeu chapitre 45. Chaque espèce d’être, dit la Glose, a son type naturel. Ainsi chaque espèce d’araignée a sa forme de toile, chaque espèce de bousier a sa forme de boule, spéciale mais invariable. Ainsi l’homme doit s’en tenir à peu de types simples et naturels, sans les multiplier ni les enjoliver. Tout art est perversion.