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sans se l’être demandé, ils se balancèrent, et, au bout d’un instant, se trouvèrent emportés dans la danse.

Ce fut comme une contagion. Zoé fut empoignée à bras-le-corps par un des meuniers, Célina par l’autre, puis des cavaliers se présentèrent aux demoiselles Izard, et toute la bande se mit à danser.

Le commis était un grand garçon maigre, desséché par la noce. Tandis que les deux frères traversaient la bousculade des danseurs, s’aidant de leurs coudes et de leurs larges dos, lui se laissait entraîner, ne savait pas résister à la poussée des couples ; et tous deux alors étaient obligés de piétiner sur place, l’un en face de l’autre.

Cela finit par une déroute. Le commis, qui soufflait, à court d’haleine, avoua qu’il lui était impossible de continuer, et il reconduisit Germaine à sa place. Elle eut un haussement d’épaules, dédaignant d’instinct les êtres faibles.

En ce moment, du renfort envahit la salle. La Société des fanfares de l’endroit, son chef en tête, venait d’entrer. L’orchestre entama un air de valse. Il y eut un reflux général, comme d’un trop plein qui déborde, et Germaine se vit séparée du commis. Des visages rouges l’entouraient, crispés de larges rires. Et tout d’un coup, elle haussa les sourcils, prise d’un saisissement. Cachaprès était à deux pas d’elle.

D’un coup-d’œil, elle le vit tout entier, dominant cette cohue de toute sa taille, et une comparaison se fit dans son esprit immédiatement. Il était bien plus fort qu’eux tous : cela était visible. Et plus grand. Et mieux bâti. Il n’avait qu’à remuer les coudes pour les écarter. Et il arriva à elle, le sourcil irrité. Il lui prit le bras.

— Germaine !

Elle le regarda.

Il frappa son cœur d’un coup de poing et une moiteur perla dans ses yeux.

— J’vivais plus, depuis ce matin, fit-il. À présent, j’vis, puisque t’es là.

Elle fut touchée du cri.

Il avait mis sa fameuse veste, celle dont il lui avait parlé ; elle était de velours brun, à côtes. Le gilet et le pantalon étaient d’étoffe pareille. Et un col de chemise très blanc retombait sur un nœud de cravate vert, éclatant. Son torse carré se dessinait sous l’étoffe avec puissance, faisant tomber les pectoraux. Et comme les gens habitués aux besognes corporelles, il portait son costume avec une aisance incomparable.

Germaine fut reprise de la pensée que les autres hommes étaient bien étriqués comparés à lui, et machinalement elle regarda devant elle les dos bombés, les ventres débridés, le flottement des habits sur les épaules en biseau. Un chapeau de feutre mou, posé en travers sur ses cheveux noirs, lui donnait une crânerie martiale.