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l’une, de la liqueur chez l’autre, et recommençant chez toutes les histoires qu’elle tenait de la Flipine. Quand elle sut que ce flot de saletés lui venait de la tailleuse, la grande Philomène, après s’en être grassement amusée, s’écria qu’elle eût à prendre attention à cette punaise, que c’était une mauvaise connaissance, et qu’elle n’entrait jamais dans les ménages que pour chiper leur homme aux femmes. Elle l’avait eue pendant trois jours chez elle, et tout le temps elle avait fait des agaceries à Simonard, tant que celui-ci en avait été dégoûté. Alors Clarinette écarquilla les yeux : elle n’aurait jamais cru cette souillon capable de ça ; d’ailleurs, quand à elle, ça lui était bien égal : elle était sûre de Jacques.

Elle acheva ses tournées par une station chez Malchair. Celui-ci se plaignit d’être délaissé, lui reparla du mobilier, enfin s’offrit à troquer, moyennant un supplément, le grotesque riflard qu’elle avait à la main contre un en-cas tout neuf à pomme d’agate. Mais elle hésitait, le parapluie ayant appartenu à la mère de Huriaux. Alors un homme de jolie mine, les cheveux plaqués à la capoul, avec une barbe finement frisée, qui s’appuyait du coude au comptoir, tête nue, une marmotte à échantillons étalée devant lui, se rapprocha, la bouche en croupion de poulet, et d’une voix graillonnante, lui vanta la marchandise. C’était une occasion : il s’y connaissait, lui-même ayant fait longtemps l’article ; jamais elle ne verrait la fin de son emplette. Malchair souriant, esquissa une présentation : c’était M. Ginginet, le voyageur d’une maison de Roubaix qui lui vendait ses toiles ; et comme l’homme à la marmotte s’inclinait cérémonieusement devant elle, toute rose de joues, un bout de calvitie à l’occiput, elle commença une salutation gauche, troublée par ses bonnes manières.

— Du moment que monsieur le dit…

Elle accepta le troc, tournée avec un rire gentil vers Ginginet, comme pour lui donner à entendre qu’elle prenait l’en-cas à cause de lui.

Cependant Malchair ne lâchait pas son idée du lit :

— Voyons, m’sieu Ginginet, c’est-il raisonnable ? J’offre toute une chambre à coucher à madame que voilà pour 300 francs, et elle me refuse.