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— C’est ben honnête à vô, mame Huriaux, ed’venir m’quère par c’temps-là. On n’mettrait nin seulement un quin à l’porte.

Elles s’en allèrent ensemble dans le tourbillon des flocons, troussées jusqu’aux jarretières et les bas tout blancs de neige.

La Flipine s’extasia d’abord sur le luxe de la maison, admira surtout la pendule et le groupe de bergers. Puis Clarinette rechargea son feu, l’installa près de la fenêtre, posa devant elle, sur une chaise, un gros paquet de hardes. Sans perdre de temps, la tailleuse renversa son étui dans le creux de sa paume, en tira une aiguille qu’elle enfila, après avoir mouillé l’extrémité du fil, et se mit à l’ouvrage, courbée en deux, la tête presque sur ses genoux, dans le petit jour des vitres. Par moments elle geignait, les mains sur son ventre, se plaignant d’une colique qui ne la quittait pas depuis bientôt un an. Et Clarinette se rappelait une histoire qui avait couru sur son compte, une grossesse brusquement finie sans laisser de traces.

À midi, on prit le café et Flipine dévora à elle seule la moitié d’un pain, se rattrapant ainsi d’un coup du jeune forcé qui, depuis huit jours lui tordait les boyaux. Puis, dans l’après-midi, l’une et l’autre, reprises d’un besoin de manger, engloutirent le reste de la miche, les coudes sur la table, en un tête-à-tête de vieilles amies. La lampe allumée, la tailleuse se remit à ses aiguillées, s’interrompant seulement pour se passer les mains sur le ventre, toujours avec des lamentations à propos de sa colique. Quand la pendule sonna enfin six heures, Clarinette la renvoya, pour n’avoir pas d’explication à donner à Huriaux. Celui-ci, à sa rentrée, ayant demandé à Clarinette ce qu’elle avait fait pendant toute cette longue journée, elle lui montra comme sien le travail de la Flipine, avec une impudence gaie de tromperie.

Le lendemain, la tailleuse revint, puis les jours suivants, jusqu’à la fin de la semaine. La camaraderie avait grandi : Flipine continuait toutefois à l’appeler « mame Huriaux », par condescendance ; mais, à part cette nuance, elles s’étaient familiarisées l’une avec l’autre, au point de se raconter leur vie. Clarinette lui avait dit les polissonneries de l’usine, quand avec Phrasie, Dédèle et la Chalée, elles se cachaient derrière les palissades pour voir les hommes