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village, elle se risqua un matin, alla frapper à leur porte. La mère Raclou la reçut d’un air rebours, la main sur le loquet, sans la faire entrer ; mais quand Clarinette lui eut dit qu’elle venait chercher pour des rapiéçages, elle se détendit. Justement la Flipine était sans travail, le mauvais temps la clouant à la maison : cette aubaine leur tombait à point.

— À vot’service, mame Huriaux, fit la vieille. V’là eune semaine qu’é’ s’mange les sangs à rin faire, l’cul dessus sa chaise. Et c’est pas pou’ lui dire des sottises, mais ça mange, des grands éfants comme ça !

Puis, se tournant vers l’escalier :

— Haï ! Flipine ! y a là mame Huriaux qu’é vint pou d’la couture.

— C’est bon, répondit une voix partie du haut. V’là qu’jarrive ! La Raclou avait avancé une chaise près du feu, et toutes deux, en attendant l’arrivée de la fille, parlaient de ce sacré hiver qui s’éternisait. La vieille se rappelait un autre hiver, celui de 68, qui avait gelé tous les arbres des routes, et où les hommes crevaient sur les chemins, comme des mouches. Son homme, à elle Clarinette, l’avait dur aussi tout de même, avec son métier de puddleur qui l’obligeait à détaler en pleine nuit. Et elle s’apitoyait sur sa condition, pleine d’admiration pour son caractère. Un si brave cœur ! Jamais saoul et qui gagnait de si grosses journées ! Ah ! ben oui, qu’on avait le droit d’être fière d’avoir mis la main sur un mari comme celui-là ! Clarinette approuvait de la tête, déclarait qu’il se serait ouvert les veines du corps plutôt que de lui refuser un plaisir ; malheureusement, il avait des manies, ses pinsons par exemple.

— C’est rin d’ça, m’chère, dit alors la mère Raclou, tant qu’i aura ses pinsons, i n’pensera nin au reste.

La Flipine qui descendait, mit fin à ces parlotes. C’était une grande fille de trente ans, plate, sans hanches, à tignasse rousse, la face plaquée d’éphélides, avec des yeux de chien à la chaîne sous d’épais sourcils rebroussés. Elle avait chaussé des sabots rembourrés de paille et tenait sous son bras son carreau de travail, une longue paire de ciseaux pendue à un cordon le long de son tablier.