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çait d’un verre d’eau avant sa rentrée pour qu’il ne s’aperçût pas de l’odeur de caramel fleurant à son palais.

Philomène Simonard, qui les avait surpris un soir à table, avait répandu le bruit qu’on ne se privait de rien chez les Huriaux. Le propos ayant été rapporté à Jacques, il mit une certaine jactance à déclarer que pour ça oui, c’était vrai, et que nulle ne s’entendait comme Clarinette à fricoter. Elle avait pris goût à la cuisine, grosse mangeuse elle-même et trouvant son compte aux galimafrées qu’elle avait l’air de ne préparer que pour lui seul. Chaque jour, un ample quartier de viande apparaissait sur la nappe ; tous deux s’en réfectaient largement ; et il emportait les restes dans son bissac en démarrant le lendemain pour l’usine. Cette forte nutrition largement arrosée de bière, coulait dans ses veines des chyles puissants, réparant jusqu’à un certain point, chez le mari et l’ouvrier, la constante dépense de la nature. Cependant ses coups de maillet dans la nuque ne le quittaient pas : quelquefois aussi il se sentait les jarrets fauchés ; et son robuste corps ayant fondu de moitié, à l’atelier on l’avait plaisanté sur cette maigreur : gare à la Clarinette ! c’était une poule à mettre sur les dents de plus rudes coqs que lui. En décembre il prit un froid qui l’alita pendant dix jours, grelottant de fièvre, avec d’énormes bâillements d’ennui. La maison n’étant plus tenue, le ménage eût tourné à une débandade complète si Zébédé ne s’était offerte à la rescousse, payée par Clarinette le prix d’une garde-malade.



IX



L’hiver fut rude, cette année-là. Pendant deux semaines la neige tomba presque sans discontinuer. Huriaux, remis de sa male fièvre, partait dans la nuit, avant le chant des coqs, laissant Clarinette ramassée en boule dans la chaleur des draps, après avoir lui-même allumé le feu pour qu’elle ne gelât pas en quittant le lit. Tout l’au-