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plantée sur de hauts fuseaux. À douze ans, il savait écrire et lire couramment, chiffrait, et un vieux charbonnier lui payait un sou chaque samedi pour lui faire la lecture d’une feuille hebdomadaire. Depuis, il avait gardé le désir des livres, et une ou deux fois le mois, malgré le travail obsédant de l’usine, il allait emprunter à la bibliothèque de la commune des bouquins qui le tenaient éveillé à la chandelle pendant des heures. Ces habitudes d’esprit lui avaient composé un fond d’existence régulière et réfléchie. Il parlait sans hâblerie, seulement quand il devait parler, et de préférence demeurait silencieux, évitant les disputes, haussant les épaules lorsque des braillards lâchaient leurs gueulées devant lui. Comme on le savait très robuste, les autres n’étaient pas tentés de le molester.

Jacques n’avait eu qu’une passion, ses pinsons ; et cette passion de l’oiseau lui était commune avec la presque totalité des ouvriers du village, quelques-uns cependant tenant pour les friquets, les gros moineaux babillards des haies et des vergers. Chaque quinzaine amenait des concours soit au Culot, soit dans les centres voisins ; et six fois déjà il avait gagné le prix, toujours très disputé. La journée de travail finie, il allait s’asseoir devant ses cages, absorbé dans les tchiri-biscuit de la bestiole comme dans une musique de paradis, les yeux fixés sur le petit œil crevé du pinson qui semblait avoir un regard et le chercher derrière les barreaux. Toute la maison, à de certains moments, retentissait de ce fringotement de mouchons qui de loin lui arrivait à travers le chant des alouettes planantes,