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Un soir de la mi-août, comme ils trôlaîent à travers les éteules dans la blancheur fraîche de la pleine lune, il voulut l’attirer à lui. Elle lui était venue ce soir-là plus câline que d’habitude, avec des frôlements lascifs de chatte en amour, et dès les premiers pas, lui avait noué son bras autour des reins, dans un enlacement côte à côte. Mais, au geste qu’il fit pour l’agripper, elle se rejeta violemment, comme blessée par son attouchement, et toute triste, lui décocha :

— C’est fini d’rire, m’n’ami. C’est fini, qué j’te dis ; ta Rinette n’a pu qu’à s’jeter à l’iau.

Il hocha la tête, et se plantant devant elle :

— Ben quoi ? Qu’est-ce que t’as ? Pour sûr il est arrivé cor une fois une affaire.

Ah ! oui, qu’il était arrivé quelque chose, mais elle n’osait pas lui dire quoi ; quand il saurait son malheur, il la battrait, ou pis encore, il la lâcherait. Et la tête roulée dans la poitrine de Huriaux, elle geignait, avec des sanglots, répétait constamment :

— J’seu trop malheureuse ; aussi !

Lui, sourdement inquiet, tirait de grosses fumées de sa pipe, la chemise chaude des larmes qu’elle versait ; et il continuait à l’interroger en lui caressant la nuque :

— Voyons, parle… Parle, qué j’te dis.

À la fin elle éclata :

— Ben, c’est à cause du p’tit qu’tu m’as fait !

Comme il demeurait sans parler, elle eut un flux de larmes plus violent et s’écria :

— Ti vois ben qu’ti n’me dis ren ?

Alors il chercha des mots pour expliquer son silence. S’il ne disait rien, c’est qu’il ne savait quoi dire. Certainement il ne s’attendait pas à cette nouvelle. Et pour dire qu’il en était content, ça n’était pas vrai, mais il ne pouvait pas dire non plus qu’il en était fâché. Des enfants, faudrait toujours s’y attendre, quand on est couplé. Mais voilà, on pense à tout, excepté qu’il pourrait en venir. Il lui parlait posément, les yeux errants dans la campagne, petit à petit reconquis au calme, acceptant cette paternité inattendue avec la pensée d’un devoir à remplir, presque sans raisonner. Pourtant,