Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/71

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


champ de bataille où chaque jour il luttait corps à corps avec le rouge élément, comme un ennemi qui tôt ou tard le dévorerait. De ses fixes prunelles de puddleur, dilatées dans la direction de son creuset, il suivait en pensée, sans les voir, les manœuvres de son copain de nuit, le borgne Capitte.

À deux l’un près de l’autre, ils avaient là une détente d’une heure ou deux dans le coup de force de leurs corps surmenés, avec le vague de leurs âmes inoccupées d’elles-mêmes, retournées aux habitudes de la vie matérielle. Quelquefois, une brusque chaleur de sang les tenait embrassés dans les fraîcheurs de la nuit, par-dessus les flammes et les fumées du paysage.

Petit à petit les bruits de l’usine ne leur arrivaient plus qu’à travers une somnolence, comme un ronflement parti de dessous terre, une lointaine musique qui les berçait. Tantôt l’un, tantôt l’autre bâillait, s’étirait les bras, dans un désir du lit, ou bien penchait la tête sous le coup de maillet d’un sommeil invincible. Et enfin, ils se quittaient, avec un bonsoir détaché, trébuchant contre les pierres, stupides.



VI



Cependant le mois s’achevait. Clarinette fut tout à coup prise de vomissements, avec des douleurs sourdes dans le ventre ; et comme la cinquième semaine ne ramenait toujours pas la crise du sexe, elle se crut décidément enceinte. Quelle drôle de machine que le corps d’une femme ! Elle ne pouvait tant seulement se payer un peu de bon temps sans germer ! Les bêtes, elles du moins, n’avaient qu’une saison. Et elle était tentée de maudire le plaisir, envia les béguines qui vivent dans le mépris des hommes. Elle finit par ne plus penser qu’à l’étrange pouvoir de cette vieille qui si distinctement avait lu dans sa destinée. « M’fille, i t’viendra un p’tit et t’galant t’mariera ».