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ronflement d’un tonnerre sous bois. À leurs pieds, les fours à coke tordaient leurs spires roses et bleues, et du gueulard des hauts fourneaux s’exhalaient des gaz, un tremblement de fluides pâles, comme la respiration visible du monstre. Plus bas, des flots de lumière électrique ; épanchés par les embrasures, traînaient jusque sur le pavé des cours, éclairant de projections blêmes le fourmillement des scories qui avaient l’air de s’agiter sous cette illusion de lune comme des poulpes monstrueux, et ailleurs éclaboussaient de miroitements brusques les monts de minerai, les files de haquets, de charrettes et de vagonnets, çà et là les bandes parallèles du railway. Le hall s’illuminant la nuit d’immenses lampes à réflecteurs, irradiées en jets phosphoreux, comme des chevelures de flammes vertes, un soleil livide semblait brûler sous les toits en tôle, presque noirs dans la paix froide des clartés sidérales. Brusquement des tourbillons rouges, une pourpre furieuse d’incendie dardaient des creusets, avec des paquets de fumée qui un instant obscurcissaient l’aveuglante réverbération des réflecteurs ; et un pullulement de petites silhouettes humaines s’agitait sur cette ignescence de brasier, avec des gestes incohérents, une démence d’attitudes, des galopées de singes surpris par le feu dans une ménagerie. Puis la meute des flammes écarlates replongeait aux gueules des fours, ne laissant de son passage qu’une traînée rose, furtive, qui allait mourir dans les fonds apaisés, tout baignés de la bleue lueur des lampes.

C’était pour Huriaux, comme un peu de sa vie qui remuait là-bas dans l’espace, sous les sérénités profondes du ciel : tout petit, il avait respiré les haleines de la fournaise ; il avait grandi dans la flamme ; il ne se souvenait que de jours pareils entre eux, tous consumés dans l’effort haletant et l’éternel labeur de l’usine. L’atmosphère des laminoirs était devenue comme l’air naturel de ses poumons, celui qui donnait à son torse la vigueur et distribuait la vitalité à ses membres : il ne s’était jamais senti mieux vivre que dans le coup de feu du travail, ses ringards aux poings, à travers l’effroyable brasement des fours qui le rôtissaient, lui pompaient en sueurs les sèves du corps, le lâchaient après la journée de travail exténué et pantelant. Et il ne pouvait détacher ses yeux de ce