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un bouchon voisin, et qu’il but presque coup sur coup, encore tout froncé et frémissant, il répétait : « Voyons, c’est-il point vrai ? J’ai-t-i pas raison ? Les patrons sont tous des mangeux d’chair humaine ! »

Huriaux, aussitôt après le discours, avait cherché à entraîner Clarinette, pour lui éviter la compagnie de sa mère ; mais la grande Félicité, en qui la boisson fermentait sous cette chauffe au soleil, convia toute la famille à une tournée chez Polydore, le cabaret proche du cimetière où déjà étaient entrés Lambilotte et les amis et qui portait pour enseigne : On est mieux ici qu’en face. Elle n’était pas calmée ; mais elle eut voulu provoquer le vieux chaudronnier, un diseur de carabistouilles. Alors une dizaine de jeunes drilles, la plupart manœuvres à l’usine, qui l’avaient suivie et s’étaient assis à une table voisine, eurent l’air d’entrer dans ses idées, stimulant sa hargne pour rigoler. Et, mise en goût de largesses, elle leur paya à boire comme aux autres, se levant à tout bout de champ de sa chaise pour se mouvoir, remuer les bras, en un besoin d’action incessant, et, son énorme buste dressé par-dessus la table, avec le ballement de sa gorge qu’elle frappait à chaque instant de ses mains, déblatérer contre le sale monde de Happe-Chair.

Clarinette, entraînée par la gaieté générale, finissait par rire, s’amusait de cette fange remuée à la pelle, où roulait la mémoire paternelle. Elle eût voulu demeurer ; mais Huriaux, profitant d’une bousculade qui accompagnait la sortie de Lambilotte, l’entraîna, tandis que le charbonnier et ses garçons, allumés par l’alcool et tassés sur leurs chaises, de larges sourires immobiles à la face, s’oubliaient dans l’admiration de la rude marie-bon-bec, qui était leur parente. À bout de poumons, l’enfourneur battit en retraite, poursuivi par les invectives de la Félicité, celle-ci debout sur le seuil, le corsage ouvert, toute débraillée. Puis, le cabaret s’étant petit à petit vidé, il ne resta plus que les manœuvres, grisés d’une basse luxure au cynisme de la virago et guettant les mouvements de son grand corps brun, avec des chaleurs de mâle dans la prunelle. À la fin ils l’emmenèrent, se perdirent avec elle du côté des trous à carrières.