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ger de la mort-aux-rats. Malgré ses cinquante ans bien sonnés, elle avait encore des besoins d’hommes, brûlait de tous les feux de l’enfer, était soupçonnée de partager son lit avec son grand flandrin de fils.

Cependant la fanfare s’époumonnait dans la chaleur des blés. Comme le chemin était étroit, les musiciens se touchaient le coude, emboîtés l’un dans l’autre ; et Bernimoulin, tout seul devant, marquait la mesure avec la tête, quelquefois lâchait son cornet à piston pour morigéner les traînards.

Au cimetière, la fosse n’étant qu’aux trois quarts creusée, il fallut attendre que le fossoyeur sortît du trou, après les dernières pelletées. On avait déposé le cercueil à terre et des mouches bourdonnaient à l’entour, se posant çà et là sur les fronts poisseux qui se penchaient pour voir l’homme fouir. Une chèvre paissait dans l’enclos : l’herbe étant très haute, son échine seule s’apercevait, rousse parmi les graminées montées en graines. Un grand silence avait succédé au piétinement de la marche et aux rauques meuglements de la musique, et en même temps que le broutement de la bête, on entendait distinctement, sur ce coupeau battu d’une brise légère, la respiration des instrumentistes essoufflés, le crécellement d’une sauterelle près d’une vieille tombe et tout là-haut, dans le bleu de l’air, un grisollis d’alouette très doux.

Les pieds dans le déblai, un vieil ouvrier, Lambilotte, de l’atelier de chaudronnerie, la mine renfrognée, avec une tête de fleuve barbu, les paupières battantes, sous un froncement d’épais sourcils, remuait les lèvres, liant intérieurement les phrases d’un petit discours qu’il aurait voulu prononcer sur la tombe du passeur ; mais la présence des contremaîtres, ces espions des patrons, le faisait hésiter au dernier moment ; et sa barbe remuée de brusques tressauts, quelquefois il ratiocinait tout haut, s’excitant à parler.

À la fin, la tranchée se trouva prête ; les cordes furent passées sous la bière et le mort toucha lourdement le fond de sa fosse. La grande Félicité regardait cette pourriture s’abîmer en terre avec la joie de sa puissante santé demeurée inaltérée à travers ses veuvages consécutifs ; ses maris et ses amants partaient tous l’un après l’autre, la laissant debout sur le bord de leur tombe, comme un