Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/45

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sacré sale d’ Jean Potage de Leurquin, qu’as des infants tô les ans, on sait ben qui les fait, tes infants ! D’ j’ m’ fous de vo tous. Eh d’ j’ m’ fous de ti aussi, vî porcia de Lambilotte qui truïonnes avec ta sacrée garce de fille… Tas d’jean-foutres et d’ vaurins, d’ j’ vous emmerde. »

Le champêtre, en train de prendre langue chez le maréchal dont la forge flamblait à quelques pas de l’usine, accourut au bruit, et mettant la main sur l’épaule de la mégère :

« Mame Lerminia, g’ n’ i a pon d’ bon sens à faire des mannestés comm’ ça, l’ jour oùs qu’on porte vot’ deuxième en terre. Habi ! pétez évoie, ou faudra ben que j’ vo colle un tribunal. »

Un saisissement la prit devant l’habit vert à collet rouge, une peur qui lui montait de son passé louche, chaque fois que le hasard la mettait aux prises avec l’autorité. Elle lâcha une dernière bordée aux ouvriers ; puis, en apparence calmée, mais soufflant encore de colère et de mépris, elle salua ainsi le champêtre :

« Bonjour, môssieu Moineau. D’ j’ m’in vas, bé sûr, à c’ t’ heure que j’ leur eu dit ce qu’ j’aveu à leur dire, à ces tas de coïons. »

Une grêle de quolibets et de ricanements la suivit dans sa retraite, tandis que la tête haute, ses larges pieds fortement plantés en terre, sans se presser, elle gagnait un cabaret voisin où, coup sur coup, elle absorba trois verres de genièvre, s’interrompant de boire pour raconter à sa manière aux gens qui l’avaient suivie la saleté qu’on lui avait faite à l’usine. Batisse était son homme, après tout : elle avait bien le droit de lui faire un pas de conduite, à présent qu’il s’en allait ; quant à leurs affaires de ménage, ça ne regardait personne.

Luchon la jambe-de-bois venait de rouvrir sa grille à un groupe de nouveaux arrivants, une quinzaine d’hommes, tous membres de la Société des fanfares de Happe-Chair, composée uniquement des ouvriers de l’usine ; et l’un d’eux portait fièrement un drapeau de velours rouge frangé d’or, un don de Marescot. C’était encore une création de Jamioul qui, de son bureau, la fenêtre ouverte, regardait avec satisfaction reluire les instruments de cuivre, un peu inquiet toutefois pour cette première sortie en musique. Depuis deux jours, Bernimoulin, le chef, un vieux maître de chant qui