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III



L’infirmerie avait lâché son dernier malade depuis quinze jours, un cas sans importance, la fracture d’une jambe de massier roulé sous un éboulement de poutrelles. Le massier était parti, après deux semaines de traitement, réconforté par les bouillons et le claret séveux des bonnes sœurs, l’une, grosse fille de cinquante-six ans, sœur Angélina, ragote, empotée dans une graisse pâle et boulante de vieille vierge, très compatissante aux blessés qu’elle soignait maternellement avec des frôlements de mains boudinées et veloureuses, ses clairs yeux ronds souriant dans le tremblement de ses amples bajoues ; l’autre, sœur Marie-Madeleine, quadragénaire chafouine et bourrue, d’une chair ratatinée et couleur de cire chancie, toujours couraillant, des lunettes au bout du nez, avec des allures inquiètes et furtives, d’ailleurs tourmentée de perpétuelles migraines. Très actives l’une et l’autre, elles suffisaient à l’entretien des salles, faisaient toutes les besognes de l’infirmerie, même les basses, lessivaient le petit linge à grands tours de bras, dans la buanderie attenante à leur cuisine, sans répulsion pour les savonnées rouges, toutes puantes de la suppuration des plaies. Portes et fenêtres closes, elles vivaient silencieuses dans leur atmosphère d’hôpital, parmi les senteurs de chlore et d’éther, leurs coiffes blanches toujours trottant à travers ce long rez-de-chaussée morne, où, dans un demi-jour étouffé, s’alignait tête au mur la file des lits tout montés.

Le passeur, enlevé par les épaules et les jambes, tandis que les mains de sœur Angélina le soutenaient sous les reins, fut hissé jusqu’aux draps, dans son bourgeron souillé de graisse et de suie aux trous duquel s’emmêlaient des touffes de poils chinchilla, comme de la bourre de tapissier. Lerminia n’ayant sur lui que ce