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qu’à lui, puisqu’ils avaient la maison en commun. Sans doute elle comptait se remménager ailleurs ; mais peu lui importait à lui, dès l’instant qu’elle le laissait en paix. Il ne demandait qu’à ne plus la revoir : elle tirait à droite, il tirerait a gauche ; chacun suivrait son chemin en oubliant la chaîne qui les rivait ensemble. Et pour la première fois, il se sentit vraiment soulagé, comme si tout danger avait disparu. Maintenant qu’elle était sortie de son guet énigmatique dans l’ombre, qu’elle cessait de le harceler des suggestions troubles de la peur, il lui paraissait que l’événement qu’il avait jusqu’alors redouté, sans le connaître, s’était accompli.

Le silence de nouveau se referma sur la Rinette. Après ce brusque coup d’audace, elle replongea dans l’ombre ; Huriaux cessa d’entendre parler d’elle. Mais au bout du mois, une nouvelle courut le Culot. Jean Bleu, toujours à leur poursuite, un dimanche matin qu’il battait les quartiers de la ville, entrant dans les logements, reluquant au fond des impasses, était tombé sur la Huriaux, traînant en savates au seuil d’une épicerie. Son premier mouvement avait été de foncer sur elle à coups de poings. Toutefois il s’était retenu, l’avait filée, et il l’avait vue disparaître dans le couloir d’un petit café, servi par des filles. Une gouine, attablée en bas avec un homme, lui avait dit ce qu’elle savait de leur histoire : ils avaient loué une chambre dans la maison, vivaient là à deux ; mais la tenancière en avait assez de leurs noises. Quelquefois Clarinette décampait des demi-jours entiers ; on supposait qu’elle avait une autre connaissance quelque part ; à sa rentrée le petit la tannait ; c’étaient alors des scènes de cris et de larmes.

— J’ suis l’ frère à ce cochon-là, avait ensuite déclaré Jean Bleu en payant sa consommation.

Il était monté. Des voix s’entendaient derrière une porte : il avait cogné ; mais tout d’une fois, comme il entrait, la Rinette et Gustave s’étaient rués sur lui. Une bagarre s’en était suivie ; le petit, un couteau à la main, avait hurlé qu’il les tuerait tous les deux. Jean Bleu avait dû battre en retraite. À présent il se proposait d’aller les relancer avec des camarades et, après avoir tout cassé dans la chambre, d’emmener de force le pauvre garçon décidément ensorcelé par la carogne.