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sente ; il ferma les bouches en déclarant que là-dessus il en savait plus qu’eux tous.

Trois semaines environ après le départ de Clarinette, comme, les jambes brisées de ses douze heures d’allées et venues à travers la ligne des fours, il tirait un matin la clef de sa poche pour ouvrir la porte, il s’aperçut que la serrure avait été forcée. Tout de suite un saisissement lui monta à la gorge : il eut la certitude qu’elle l’attendait. Cette fois, le moment tant appréhendé était arrivé ; ils allaient se retrouver en présence ; et l’horrible son de sa voix lui déchirait à l’avance les oreilles. Un moment il pensa fuir. Puis la honte de cette couardise lui donna la force d’entrer ; il traversa le café, poussa droit à la chambre du fond. On avait bouleversé les armoires, saccagé la garde-robe ; à peu près tout le linge de la maison, les vêtements de Clarinette, les bijoux, quelques objets à lui avaient été enlevés ; les rideaux des fenêtres, la pendule, les deux coquillages qui décoraient l’étagère derrière le comptoir avaient également disparu ; et une main bêtement rageuse avait, en outre, cassé des verres, des assiettes, des ustensiles de cuisine dont les débris emplissaient le carreau. Le pillage avait dû être consommé rapidement ; pour aller plus vite, on avait vidé les tiroirs à terre ; tout le sol était jonché de frustes, de chiffons, de papiers que le piétinement avait dispersés. Trois verres étant demeurés sur le comptoir, Huriaux conjectura qu’ils avaient fait le coup à plusieurs. Il descendit à la cave, monta au grenier, fouilla toutes les chambres sans découvrir personne. Le rapt accompli, la Rinette avait détalé avec ses complices. Et, les pieds pris dans les hardes de toute sorte qui traînaient, triste seulement pour la pendule enlevée et les vaisselles brisées, il promenait autour de lui des yeux tranquilles, pensant au buron de la Californie ravagé par la Félicité.

Après tout, mieux valait cela qu’une rencontre qui les eût affrontés corne contre corne. En venant reprendre sa part du ménage dans un moment où il n’était pas au logis, elle coupait court aux explications. Même, dans son espoir que leurs deux existences demeureraient séparées désormais ; il en arrivait presque à lui donner raison : ce qu’elle enlevait, c’était son bien autant