Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/298

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


naîtra plus les dettes que sa femme pourrait faire dans le village ou ailleurs. »

Ce fut la Ronche qui, dans la matinée du lundi, apporta elle-même le numéro à Clarinette. Comme elle savait déchiffrer l’imprimé, son doigt sur les lettres, elle les épelait au fur et à mesure ; et toutes deux penchées sur la feuille, dévoraient des yeux cette vengeance du mari.

— L’ coion ! l’ losse, criait la Rinette en frappant du poing la table, I’ m’ payera ça ! J’ l’ ferai crever ed’ chagrin pou la peine.

Son exaspération maintenant n’avait plus de bornes. Depuis qu’il était passé contremaître, Jacques avait cessé de lui remettre ses quinzaines. Soupçonnant d’abord qu’il les cachait quelque part dans la maison, elle avait tout remué, de la cave au grenier ; mais elle n’avait rien découvert et l’idée lui était venue qu’il les portait à des amis, peut-être à ces Simonard qu’elle détestait et chez lesquels elle savait qu’il allait presque chaque soir. Alors, comme il ne lui donnait plus qu’une faible somme pour les besoins quotidiens, elle se désintéressa tout à fait du ménage ; il allait acheter lui-même sa viande au boucher, pelait les pommes de terre, prenait son repas tout seul sur un coin de table ; et devant le monde, elle mimait des coliques, tordant son ventre sous ses mains et criant qu’il la laissait mourir de faim. Tout ce qu’elle avait de ruse dans l’esprit s’employa dès ce moment à inventer des tourments, à le supplicier dans sa dignité et son intérêt. Elle avait imaginé de l’endetter par ses prodigalités ; mais devant cette annonce de l’Écho qui déjouait son plan, elle se travailla le sang à fourbir d’autres scélératesses. Elle eût voulu se prostituer dans la rue, vendre du plaisir au Culot entier ; mais un reste de honte l’arrêtait. D’ailleurs, elle s’était toquée du petit Gustave, le frère à Gandibleu, enfin guéri. Le gamin, tout frêle et pâlot, avec de jolis yeux bleus, alanguis d’anémie, avait pris dans son giron la place du robuste Gaudot. Depuis un mois il la tenait par ses airs doux de fille qui lui faisaient goûter une autre passion. Ça lui renouvelait son besoin de l’homme, ce petit qui lui mangeait goulûment la chair, avec ses fringales de puceau. Elle se retrouvait garcette, tout échaudée de ses anciens frottements à Zéphirin et de ses polissonneries sur les terris de