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qu’il en avait tiré lui avait brûlé les mains, non moins que sil eût mis le couteau au flanc de la digne longévité et en eût senti couler sur ses doigts les gouttes de sang tiède. Fini son rêve d’aller mourir là-bas ! Un autre planterait ses choux dans cette terre nourrie de la sueur des parents ; un autre fermerait les yeux dans la petite chambre où traînait toujours le souvenir de sa mère à l’agonie. Et cet autre était un inconnu, un homme de la campagne venu de plus de six lieues de là, pas même une connaissance chez qui de temps en temps il aurait pu se payer un peu l’illusion des jours anciens.

Le soir de la vente, ils eurent, Clarinette et lui, une querelle nouvelle ; elle lui lança à la tête un fer à polir qui lui fendit l’oreille ; et il lui broya le cou entre ses paumes jusqu’à lui faire tirer une langue plus dure qu’un caillou. C’était elle qui, encore une fois d’ailleurs, avait commencé ; elle avait raillé sa peine noire, s’était amusée de ce malheur plus grand que les autres, qui était pour lui comme la rupture du dernier lien avec le temps heureux de sa vie ; et pendant près d’une semaine, à toute heure du jour, la maison avait retenti d’une éternelle reprise de leurs deux hargnes.

À la nouvelle qu’il remplaçait Péquillot, un saisissement la prit. Alors qu’elle croyait tout aplani entre eux, brusquement il sortait de son obscurité d’ouvrier, commençait son ascension sociale vers l’autorité et le commandement. Son dépit s’exhala dans cette sortie brutale qu’elle lui décocha :

— Te v’là à présent pire qu’un domestique ! T’es comme un chien à l’ chaîne ! C’est pu un métier d’homme, ça !

Il haussa les épaules, jugeant la réponse inutile, mais triste, songea à la démoralisation survenue chez cette Clarinette, autrefois si toquée de grandeurs. Aux bons jours de leur vie, elle l’eût serré dans ses bras, pour ce coup de fortune qui le mettait au-dessus des autres. À présent, toute ambition étouffée, elle descendait la pente, roulait à de basses fréquentations, s’amichait avec cette Ronche, une torpiaude qui se piquait le nez à boire le schnick comme un homme, avec d’autres encore, toutes gouines mal famées et pas plus propres que la maîtresse du massier.

Cependant, comme ces commerces risquaient de lui nuire dans