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moi, je connais l’ouvrier mieux que personne. J’suis moi-même un ancien ouvrier et je m’en vante. Eh bien ! ça n’est pas bon que l’ouvrier en sache trop, en dehors de sa partie. Une supposition. Instruisez les gens de fabrique et d’usine, faites-en des petits avocats, des raisonneurs, des blagueurs. Qu’est-ce qu’il adviendra ? C’est qu’à force de s’monter le coup, ils se croiront des messieurs, ne voudront plus travailler ; et dans tous les cas feront du fichu ouvrage. Voyez-vous, l’instruction, l’école, les livres, c’est l’affaire des riches. Le peuple, lui, est le peuple. Il n’faut pas qu’on lui mette trop d’idées dans la tête. Des ateliers d’apprentissage, très bien ! On m’dit qu’avec des ci et des çà, des maîtres d’école, de la lecture et tout le reste, on le fera meilleur qu’il n’est. De la blague ! Et puis, c’est pas vrai. Le peuple est bon enfant tant qu’il est à sa forge, qu’il lime, qu’il trime, qu’il fait ses quarts. Il n’pense pas alors au mal, à renverser le gouvernement, à culbuter le bourgeois, si tant est qu’il pense réellement à tout ça, comme on le dit. Quand j’cherchais la veine à Dure-Mère, avec mes deux hommes, tout seul au fonds du puits, et que j’abattais à coups de pic des pans de roche de quoi bâtir une tour, je n’pensais pas à manger le bourgeois. Et pourtant, vrai, tout le monde m’avait lâché. Pas un sou de personne ! On savait qu’il y avait là, au fond du trou noir, un homme qui descendait au matin et qui remontait à la nuit, quand c’est qu’il remontait, et on le regardait faire en riant, en se fichant de lui, comme quelqu’un qui voudrait marcher au plafond, la tête en bas. Moi, j’me disais : Faut ben que j’trouve la veine, nom de nom ! ou moi, la femme et les petits, nous sommes tous ad patres avant six mois. Et ça me donnait du cœur, fallait voir ! Là, voulez-vous que j’vous dise ? Faut que l’ouvrier mange bien, boive bien et rigole un brin pour bien, travailler après. Tout le reste, c’est des histoires !

Au fond, Marescot, qui mettait une jactance à se targuer publiquement de la médiocrité de son éducation première, ne supportait pas sans aigreur la pensée que ce milieu social, duquel il était sorti, tout nu, lui, sans autres ressources que son intelligence naturelle, apporterait dorénavant au combat de la vie une force morale dont intérieurement et sans l’avouer, il reconnaissait l’avantage et que