Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/280

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Laisse-toi faire, c’est pon la peine ed’ gueuler, faut qu’ t’y passes.

À chaque moment la masse pesait sur elle d’un poids plus lourd ; c’était comme un flot qui à présent lui passait sur le corps, des lèvres lui mangeaient le cou ; et on lui arrachait ce qui lui restait de sa robe, on lui mettait des poings sur la bouche, avec la volonté de la tenir nue tout entière, à la merci de cette animalité ruée. Elle, cependant, se tordait, tapait à tours de bras dans le tas, mordait, criait toujours à l’aide, avec le râle de ses forces qui s’en allaient. Et tout à coup un trou se fit dans cette rixe noire ; à bout d’énergie, elle venait de s’écrouler, entraînant dans sa chute le Lapin. Alors Gaudot, qui s’était tenu à distance, amusé par cette folie de rut, et froidement regardait démolir la femme dont il avait son saoul, jugea prudent d’intervenir.

— En v’là assez, gronda-t-il en s’avançant sur eux. T’à l’heure on aura une sale affaire.

Mais le Lapin ne lâchait pas prise : il se roulait sur Clarinette, tâchait de l’enlacer dans ses bras, sous le piétinement des autres, indifférent à tout ce qui n’était pas cette viande féminine, pantelante contre lui. Du coup, Gaudot vit rouge ; une chaleur lui monta aux entrailles, devant ce salaud qui s’acharnait, comme s’il lui prenait une part de son bien ; et l’empoignant à pleines mains par le collet et le fond de sa culotte, il ramassa ses forces, l’envoya rouler au loin.

Le Lapin se releva presque aussitôt après : tête bêche, il fonça en avant, sans avoir seulement ouvert la bouche, la fureur de son désir soudainement tournée à une rage de massacre. Mais d’un bond de côté, Gaudot esquiva le coup, et le Lapin, lancé comme une boule au jeu de quilles, alla buter contre les tables.

— À la police ! cria de nouveau Rinette qui se relevait, ses tresses pendantes à travers ses épaules, un morceau de robe à la ceinture, sa chemise fendue du haut en bas.

Comme, enfin debout, sa chair faisant une tache pâle dans la nuit de la chambre, elle se jetait du côté de la porte pour appeler, toute sa robuste nature reprise à un paroxysme d’exaspération, sans se soucier de ce qu’elle laissait voir sous ses lambeaux, une