Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/279

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


elle s’obstinait, Achille se fâcha : les compagnons étaient libres de faire ce qu’il leur semblait. Du reste, moins que personne, elle avait le droit de se plaindre : Huriaux s’était toujours opposé à la grève ; elle était la femme d’un faux frère, d’un ami des patrons. Et puisque c’était comme ça et qu’elle les engueulait par-dessus le marché, ils plantaient là les Fanfares.

Depuis la veille, Gaudot cherchait une rupture. Chaque jour maintenant elle lui faisait des scènes, reprise par son idée de quitter son ménage, d’aller vivre ensemble quelque part. Mais la satiété croissait ; il en avait assez de sa chair, finissait par se révolter contre son despotisme de femme qui rêvait de l’accaparer. Justement une occasion se présentait ; il régla ses arriérés, se montant dans des récriminations contre Huriaux ; et tout d’une fois, les autres se mirent debout, quelqu’un lança une chope de toute ses forces dans la glace, une bousculade s’ensuivit. La Rinette, perdant la tête devant sa glace en morceaux, hurlait à la police, ruée dans ce boucan, les bras en avant pour se frayer un passage du côté de la porte. Mais elle avait à se débattre contre les poussées de la chambrée, toutes les mains pendues à ses jupes et à son corsage, dans un patrouillis lascif de sa personne. Comme brusquement, sous les doigts du Lapin, sa robe dégrafée laissait rouler dehors la gorge, elle eut une frénésie, s’empara d’une chaise pour la leur casser sur le dos. Malheureusement la chaise alla cogner le plafond ; la lampe s’abattit ; une soudaine obscurité emplit le café. Alors ce fut un trépignement dans le noir. Ils arrivaient tous à elle, attirés par sa peau à nu, une ivresse de sang à la tête, comme pour une curée. L’ombre les enhardissant, ils l’accrochaient au hasard du morceau, pétrissaient ses lombes, patinaient ses seins ; et elle sentait leurs mains brutales monter à son giron, dans une prise de possession qui leur tirait par avance un halètement de bête du gosier.

— Cochons, lâchez-moi. Faut-il que vous soyez des lâches ! vociférait-elle en se débattant sous leur meute.

Mais dans cette rumeur féroce des mâles déchaînés sur elle, la voix du Lapin, qui la serrait de plus près, coula à ses oreilles avec une haleine rauque :