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Jamioul, à qui cette scène levait le cœur et qui, derrière leurs instances inutiles, devinait l’acceptation finale, les poussa alors du côté de la sortie en leur disant :

— Ayez bon courage. Des temps meilleurs viendront. Vous ne serez pas toujours aussi malheureux.

Et ils s’en allèrent étourdis, discutant entre eux ce qu’il eût fallu dire et ce qu’ils n’avaient pas dit.

Un tumulte s’éleva quand ils furent aperçus sortant des bureaux et traversant les cours. De loin, des bras se tendaient, on les interpellait, les visages, tout pâles, s’avançaient entre les barreaux des grilles. Painvin, lui, faisait assez bonne contenance ; mais les autres marchaient, la tête basse, découragés. Et tout de suite, cette grande foule en détresse comprit qu’elle n’avait plus rien à espérer. Alors un calme froid les enveloppa comme une désapprobation ; ils sentirent qu’ils devenaient suspects, en raison même de l’immense confiance qu’on avait mise en eux ; et ils approchaient lentement, cherchant à se rappeler les paroles de Poncelet. Puis brusquement, comme Luchon leur livrait passage, cette masse humaine se referma sur eux ; tout le monde se précipitant, des poussées terribles écrasaient les femmes et les enfants. Painvin parla, mais sans assurance ; et dès les premiers mots, un souffle ardent monta, qui manqua les emporter tous les dix : les prunelles flambaient ; une colère tordait les bouches ; les femmes surtout se montraient furieuses. On avait eu tort de parlementer avec ces canailles ; il eût fallu leur casser les vitres, se ruer tous ensemble dans l’usine, démolir les machines. Un cercle menaçant entourait maintenant Huriaux qui le premier avait émis l’idée d’envoyer des délégués au gérant : des poings lui frôlaient le visage ; la bande à Gaudot le huait dans le nez. Et tranquille, il haussait les épaules, les deux mains dans les poches, sans répondre. À la fin, cette attitude parut impressionner les ouvriers ; la rumeur décrut ; des groupes se détachaient ; et graduellement un silence se fit parmi ceux qui restaient, comme l’acceptation tacite de la volonté des maîtres.