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ceux-ci se démasquèrent ; l’un d’eux, un homme de trente ans, la mine éveillée, prit la parole pour demander la solidarité entre les deux causes. Ils étaient tous des frères ; à l’usine comme au charbonnage, on souffrait les mêmes souffrances ; ce n’était du reste qu’au moyen d’une pression générale qu’on aurait raison des résistances du capital.

Le clan Gaudot fit claquer ses battoirs en signe d’adhésion, et Colonval, une langue déliée, proposa d’arrêter sur-le-champ les bases d’une vaste association. Mais tout à coup une bousculade étouffa la fin de sa harangue : c’était la fournée de Happe-Chair qui s’en allait. Il y avait plus de huit ans qu’on travaillait sans démarrer à l’usine, tranquille au milieu des crises qui fréquemment lâchaient par la rue les charbonniers. L’idée d’une grande grève collective qui risquait de s’éterniser, effrayait cette rude et lourde population métallurgique peu au courant d’ailleurs du mécanisme des grèves, et nullement organisée, comme l’étaient en certains endroits les mineurs avec leurs syndicats, pour tenir résolument tête à l’ennemi commun. Une petite grève à eux tout seuls leur donnait déjà bien assez d’inquiétudes pour n’y point mêler les intérêts des autres. Et d’entendre les furieux coups de gueule des hommes de la houille, cela les ramenait à penser à leurs ménages, aux petits sans pain pour le lendemain, à leurs femmes qui nettement s’étaient opposées au chômage.

Cependant une nouvelle grave circulait au Culot : les ouvriers de la pause de nuit avaient été congédiés, après avoir reçu l’ordre de retirer les grilles des fours ; on n’avait gardé qu’une brigade d’hommes pour l’entretien des hauts fourneaux. C’était l’acceptation du chômage par la gérance qui, de son côté, se mettait en grève et manifestait son intention formelle de suspendre régulièrement le travail. Alors, devant ce coup de tête des patrons, les incertitudes et les anxiétés grandirent, on s’en voulait à présent d’avoir cédé à un premier mouvement ; et l’avis de Huriaux, commenté parmi les groupes qui, dans ce froid d’une fin d’hiver, battaient les rues, finissait par gagner les plus résolus. À une heure du matin, il fallut l’intervention du garde champêtre pour vider les cabarets où, de moment en moment, des querelles mettaient aux prises