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moitié du Culot allait sombrer. Sa droiture naturelle l’inclinant à conjecturer que des motifs graves avaient seuls pu déterminer la mesure prise par l’administration, il ne voulait pas s’engager à la légère dans une aventure funeste pour tout le monde. À ceux qui lui avaient demandé s’il était pour le travail ou le chômage, il avait répondu en hochant la tête : il ne savait pas encore, il avait besoin de réfléchir avant de prendre un parti. Et tout en abattant ses charges comme à l’ordinaire, sa tête avait travaillé à l’égal de ses bras ; il avait ratiociné, pesé le pour et le contre, finalement conclu que, dût-il en pâtir dans l’estime des camarades, il ne se mettrait en grève que s’il lui était prouvé que l’usine aurait pu s’empêcher de faire la diminution des salaires.

Clarinette, elle, dans son éternelle sottise, jubilait. L’idée d’un détraquement social, d’un désordre qui allait mettre aux prises le maître et l’ouvrier remuait en elle un fond trouble d’anarchiste. Toute petite, elle avait entendu parler des scènes de saccage et de violence qui quelquefois avaient bouleversé le Borinage ; des villages avaient été ensanglantés par des collisions entre la troupe et les mineurs ; on avait tout brisé dans les charbonnages ; et elle se rappelait Lerminia, son père, disant avec un geste farouche que, s’il avait été là, il aurait visé à la tête les officiers assez rosses pour faire tirer sur le peuple.

Quand, l’après-midi, elle avait vu processionner par les rues les premières bandes, toute sa rancune hargneuse contre l’autorité, les choses établies, la bourgeoisie riche, maîtresse des destinées du petit monde, s’était réveillée. Elle s’était mis sur le pas de sa porte, avait agité un mouchoir pour les saluer au passage ; et on l’avait acclamée ; la colonne s’était partagée en deux tronçons, l’un qui était venu s’abattre aux Fanfares, l’autre qui était entré chez Patraque.

— Hé ! Clarinette, avait demandé l’un des meneurs en trinquant avec elle, c’est i qu’on peut compter d’sus Huriaux ?

— Vô v’lez rire… Y f’ra c’qu’on voudra… C’est moé qui vô l’dis.

Elle aurait voulu qu’on allât en masse à Happe-Chair, qu’on défonçât les grilles, qu’on éteignit les hauts fourneaux ; et comme