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depuis deux jours. Leurs mornes visages s’étaient petit à petit allumés aux lampées de péquet ; on s’était monté le cabochon à force de pérorer : deux des lamineurs, à moitié ivres, avaient même voulu jeter des pierres dans les fenêtres de Luchon. À présent, le petit noyau de midi formait presque une foule qui entourait les abords de Happe-Chair avec des mouvements de houle, dans le noir du crépuscule. Des ouvriers, qui ne se ralliaient pas à la grève et allaient à leur labeur nocturne, étaient suivis par des huées dans leur passage à travers les cours. Et brusquement une poussée reflua du côté du cabaret où gesticulait toujours Lambilotte : c’étaient Dédèle, Phrasie et deux autres gaguis, toutes trieuses d’escarbilles, qui, l’air déluré, venaient déclarer qu’elles plantaient là l’usine. Quelques hommes, les ayant prises par la taille, les entraînèrent boire un coup, pour fêter ce renfort qui leur arrivait du côté des femmes.

Au bout d’une demi-heure de pourparlers, les partisans de la grève triomphèrent. Plus de la moitié de la pause de nuit tourna les talons ; et d’autres n’avaient pas dit non, mais remettaient au lendemain leur décision. Il y eut des hurrahs ; des poignées de main s’échangeaient ; la joie d’une entente commune étourdissait sur les incertitudes de l’avenir. Puis tous ensemble, en colonne, on se répandit dans le village ; les cabarets furent envahis ; des orateurs montaient sur les tables, débagoulaient au milieu des acclamations des assistants ; et une gaieté de kermesse finissait par se mêler aux excitations de la journée.



XXIX



Jacques, tout ce jour-là, s’était montré taciturne et sombre. L’idée de la grève le consternait : c’était un mal plus grand que les autres, le pain coupé au ras des bouches, les échéances protestées, le meuble vendu à l’encan, un gouffre de misère où la