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à la dérive, chez les vieux surtout, limait l’énergie. Au contraire, Colonval, Gaudot, Bietlot, une cinquantaine de compagnons, presque tous célibataires, tenaient pour la grève. Ceux-là tâchaient d’embaucher des partisans. Gaudot affirma que Lambilotte lui avait parlé de trois cents grévistes sur lesquels on pourrait compter : et l’élévation du chiffre impressionnant les groupes, des ouvriers se détachaient, venaient lui taper sur l’épaule, disant :

— D’abord que c’est comme ça, j’en suis.

Mais les femmes gênaient l’élan ; elles n’étaient pas pour le chômage, elles. L’usine fermée, il n’en faudrait pas moins manger, donner la becquée aux mioches, payer l’épicier. La dignité de l’ouvrier, l’exploitation des patrons, non, on ne peut pas dire qu’elles s’en battaient l’œil, mais tout de même le ménage, la fristouille, les dettes à la boutique passaient avant le reste. Une grande bringue, sèche comme de la merluche, la femme à Colasse, se démenait avec une pantomime anguleuse, la tête en avant, comme une chèvre quinteuse et prête à jouer des cornes. Sa robe remontant sur une grossesse déjà avancée, ses minces tibias étaient aperçus s’agitant sous son bedonnement de vieille cane. Tout en vociférant, elle frappait son ventre du plat de ses mains, criait aux hommes :

— Ben, et c’ que j’ai là, qui l’nourrira ?

Puis les contremaîtres patrouillaient : brusquement ils leur tombaient sur le dos, sans crier gare ; ni l’endroit ni l’heure décidément n’étaient propices. Alors on convint de se tenir tranquille jusqu’après la journée : le soir on se réunirait dans les cabarets pour arrêter une ligne de conduite. Gaudot, par un reste de passion pour Clarinette, proposa les Fanfares, poussant ainsi à la consommation. D’autres ayant désigné pour leur rendez-vous les Gais Amis, un bousin tenu par la femme d’un enfourneur de coke, on décida qu’on irait là après avoir été d’abord chez Huriaux. De leur côté, les machines-outils, la construction, la chaudronnerie prenaient la résolution de s’assembler chez ceux des leurs qui avaient un débit. Cayaudri, l’ajusteur, Lossignol le mécanicien, Quaisin le lampiste, le forgeron Leloup, un tas d’empoisonneurs du pauvre monde, dont les femmes vendaient la goutte ou la bière à de plus ou moins problématiques comptoirs, braillaient très haut, poussaient à la