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dirai qué no avons ben assez d’ misère comme ça sans no prendre cor’ nos quat’ sous. V’la c’ qué j’ disais sans l’ dire.

— Et moi, s’écria Bodart, j’ té dis qu’ t’es qu’un losse et un faiseu de prêchi-prêcha ; ta langue travaille pu’ qu’ tes bras.

Ce Bodart, avec son parler cru et ses rudesses bourrues d’ouvrier, avait une autorité que les chefs d’atelier des autres services, plus rêches, gourmés dans leur importance de parvenu, ne possédaient pas.

il finit par menacer de l’amende tous ceux qui ne se remettraient pas immédiatement au travail, et les bras tournoyant sur les groupes, grimpé au premier échelon d’une échelle, il aboyait à plein gosier :

— Ou foutez le camp ou je vous fous à tous une retenue.

Cela jeta un calme dans les cerveaux ; la foule se débanda ; d’un pas lourd, les hommes en grommelant s’en retournèrent à leurs occupations. Quelques-uns toutefois, plus surexcités que les autres, prirent leurs vestes après avoir lâché une filée d’injures aux compagnons qui ne suivaient pas leur exemple, et, ayant résolument quitté l’atelier, s’en allèrent pérorer devant les grilles, ameutant du monde qu’ils finirent par remorquer à leur suite dans les cabarets voisins.

Bientôt tout le Culot sut la nouvelle. À midi, une affluence de femmes se répandit par les cours, avec les bidons et les casseroles renfermant la pitance des fils et des maris, et un piaillement de voix aigres chamailla dans les coins, dominant les basses rognonnantes des mâles. De nouveau on s’attroupait, des groupes se formaient pour se rompre aussitôt qu’une figure suspecte était signalée ; et dans les faces poisseuses, noires de houille, les bouches se tordaient avec véhémence, crachant des jurons, des injures, de brèves paroles de hargne contre les patrons.

Aucun n’ayant plus le cœur à la pioche, une flemme les tenait là, bras et jambes cassés, sans autre idée dans le cerveau que les privations nouvelles qui allaient résulter de cette diminution de leur paie. Le matin, dans la violence de la secousse, on n’avait eu qu’un cri : chômer ; mais depuis, la réflexion était venue, on avait regardé devant soi le trou noir de l’avenir. La pensée du ménage