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de pauvres hères, la mine humble et dolente, de vieilles gens traînant leurs infirmités, de veuves qui arrivaient escortées de leurs enfants. Tout ce monde emplissait de lentes allées et venues les corridors, coupant d’une odeur de misère les fumées de cigares échappées du cabinet de Poncelet, un fumeur enragé, toujours en train de téter ses havanes, une caisse ouverte devant lui où il puisait sans répit ; et les robes effrangées, les blouses luisantes d’usure, les redingotes élimées s’arrêtaient devant les portes, cognant un petit coup auquel on ne répondait quelquefois qu’au bout d’un quart d’heure, se coulaient jusqu’aux pupitres, interrogeaient anxieusement les employés, furieux d’être dérangés dans leurs alignées de chiffres et leurs rédactions. Et c’était inévitablement la même réponse : on ne savait rien encore ; la gérance allait décider ; inutile de se représenter ; chacun serait averti en temps. Puis les mères, les femmes, les vieux s’en allaient résignés, sous le poids lourd de ces éternelles remises au lendemain qui leur laissaient la vie en suspens. Quelques-uns, toutefois, plus déterminés, se rebiffaient, finissaient par se fâcher ; mais ceux-là étaient consignés à l’entrée. La Culisse, à présent, arrivait tous les matins, des rubans noirs au bonnet, décente de vêtement et de maintien, l’air conciliant. La dernière pelletée de terre jetée sur Martin, elle avait réfléchi que son mort représentait après tout une somme, petit à petit consolée à des perspectives de gain considérable. Du chiffre convoité, elle ne s’ouvrait à personne ; mais une commère de son voisinage lui ayant dit un jour qu’un garçon de l’âge de Martin allait des fois à deux mille, elle avait eu un haut-le-corps, s’était écriée qu’avec dix mille en plus elle n’aurait pas encore son compte. Et, la nuit, des songes d’argent fabuleux la tourmentant, elle rêvait que son fils, un grand trou dans le ventre, laissait aller par là ses viscères pourris qui aussitôt se changeaient en un flot roulant de pièces d’or. D’étranges folies travaillaient d’ailleurs le village entier ; la mort, pour beaucoup, était comme une aubaine inespérée tombée dans leur croupissement ; ils s’en faisaient en pensée des rentes, spéculant à l’avance sur cette chair décomposée qui produisait des écus, comme un fumier des floraisons. La Boscotte et le vieux Pilasse se montraient surtout rapaces.