Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/249

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— V’là m’sieu Jamioul qu’a la politesse ed venir savoir comment qu’i va avec moi, fit Jacques.

Le mot la rassura. Elle salua, largement souriante.

— C’est ben honnête à vo, m’sieu le chef.

Elle voulut lui offrir un verre de bière ; mais il refusa, ne buvant jamais avant midi. Alors, en un subit accès d’attendrissement, elle se mit à le remercier, presque avec des larmes dans la voix, de l’amitié qu’il avait toujours eue pour son pauvre cher homme. Mme Jamioul avait été bien bonne aussi, et les sœurs, et M. Malardié et tout le monde : elle serait morte sûrement d’inquiétude et de chagrin si elle ne l’avait pas su entre leurs mains.

Huriaux, touché de son côté, ponctuait son débit de hochements de tête. Ah ben, oui, qu’ils avaient tous eu de la bonté pour lui ! On ne trouverait pas beaucoup de cœurs comme ceux-là ! Mais Jamioul, flairant une comédie derrière la sensibilité de Clarinette, les interrompit d’une voix rude :

— Laissez donc : nous n’avons fait que notre devoir.

Elle tourna alors autour de Huriaux, l’amignardant de gentillesses, dans une parade d’affection effrontément câline : on ne savait pas quel homme c’était que son Jacques ; non, il n’y en avait plus comme lui ; jamais en ribote et toujours le cœur à l’ouvrage.

— Faites pas attention, m’sieu Jamioul, finit par dire Huriaux, gêné par ces démonstrations, les femmes, vous savez…

— Les femmes, oui… fit l’ingénieur en regardant Clarinette.

Il serra la main au puddleur et gagna la rue.

Alors la scène changea :

— En v’là un qui m’pue au nez avec ses embarras, s’exclama la Rinette. C’est pas qu’i soit tant au-dessus d’no pourtant ! Un homme qu’a travaillé d’ ses mains ! Et sa madame, on sait ben qu’ c’est en s’ couchant su l’ dos qu’elle a fait son affaire ! Chameau va !

Huriaux, qui, tout le temps de sa convalescence, avait supporté sans récriminer les vexations dont elle l’avait abreuvé, ne put tolérer qu’elle molestât ce brave garçon d’ingénieur, si peu fier et qui ne dédaignait pas de le traiter de pair à compagnon. Il se rebiffa, outragé dans sa reconnaissance :

— N’ faut nin dire dé mal ed m’sieu Jamioul ! C’est m’n ami !