Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/248

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pas. Malardié lui avait rafistolé les côtes ; mais l’épine dorsale laissait toujours des craintes sérieuses. Très probablement le pauvre diable ne pourrait plus travailler. Huriaux eut une secousse :

— Qué que vo m’ dites là, m’sieu Jamioul ! Simonard, il aurait eu ce malheur ? Dé c’ coup-là, vaudrait mieux s’en aller d’ là-bas, les pieds devant. J’ sais ben, tant qu’à moi, qué si m’ fallait demeurer le cul d’sus m’ chaise, j’aimerais cor mieux m’ périr !

— Heureusement que vous voilà hors de danger, mon brave Huriaux… Dans quelques jours, vous reprendrez votre travail…

Son four l’attendait : il n’avait pas été gravement endommagé ; avec quelques réparations, on l’avait remis en état.

Huriaux reçut la nouvelle, l’air sérieux, ému comme si on lui avait parlé d’un ami convalescent. À l’idée qu’il allait rempoigner bientôt ses ringards, une clarté, un sourire lui traversa la face.

— Ça m’ fait ben plaisir, m’sieu Jamioul… Jé l’ croyais foutu, mon four ! Et v’là qu’ c’est nin vrai, qu’i peut cor’ marcher !

Ils devisèrent encore quelques instants, parlèrent de la grande Philomène qui ne quittait presque plus l’infirmerie, soignant nuit et jour son pauvre vieux, des améliorations que la direction comptait apporter dans les installations lorsqu’on se mettrait à reconstruire les fours, du dévouement extraordinaire des religieuses pendant toute cette période tragique. Il y avait encore six blessés en traitement ; mais le médecin n’avait d’inquiétude que pour un petit manœuvre, le frère à Jean-Bleu, atteint par l’eau bouillante à la poitrine et au visage et qui risquait de perdre la vue. La semaine précédente on avait enterré le dernier mort, ce qui portait à dix-neuf le chiffre des décès. Et tous deux, en évoquant ces souvenirs funèbres, avaient une voix sourde, montée de leurs entrailles et qui traînait dans le silence de la chambre.

En ce moment Clarinette poussa la porte. La vue de Jamioul lui donna un saisissement. Un ingénieur, c’était quelque chose de la loi, du règlement, de l’autorité toujours en suspens sur les subordonnés. Et tout d’une fois, les saletés de sa vie, ses mensonges et ses acoquinements lui revinrent à la mémoire, dans une peur brusque d’avoir été vendue.