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l’attendait là-bas ; la Félicité avait promis de réchauffer les reliefs du midi : de plus, elle n’était pas sans inquiétude sur le sort de sa maison laissée aux soins de la vieille ribaude.

Elle trouva, en rentrant, le napperon sur la table, les tartines prêtes, le porc au chaud sous un couvercle. Zéphirin avait ramassé dans le village trois vauriens, d’anciens camarades de sac et d’école, et les régalait, une bouteille de genièvre à demi vidée sur la table. La Félicité, elle, les paupières lourdes, les roses de l’alcool aux joues, s’était assise près du feu et se chauffait les jambes, deux gros poteaux habillés d’épais bas de laine et sur lesquels, par moments, elle passait les mains en se plaignant de ses rhumatismes.

— Bonté d’ Dieu ! exclama-t-elle, faut i qu’ vo vo soyez mangé le nez pour rester si longtemps ? I n’a donc cor’ pas fini d’ crever, c’ bougre de Huriaux !

Clarinette secoua la tête, avec une mine renfrognée :

— M’en parlez pas… Cet homme est ben trop dur à vivre pour n’ pon faire ed’ vieux os.

Un ricanement lui répondit.

— J’ t’avais-t-y nin dit que c’était nin t’n affaire, qu’il avait trop d’ santé ? Des vieux hommes, à la bonne heure : ça claque après un p’tit temps, on leur i donne un’ p’tite médecine ; puis on est libre ed’ recommencer.

La Rinette aurait voulu lui faire des confidences, sa passion pour Gaudot la portant aux intempérances de langue ; mais elle ne savait par quoi débuter ; et à tout hasard elle lâcha ces mots :

— D’autant pu qu’ent’ no, c’est comme si y avait jamais ren eu.

La commère, qui se savait détestée de Jacques, lui rendait avec usure son animosité. N’eût-elle point eu de raison particulière de lui garder rancune, elle ne lui aurait pas pardonné d’être le mari de sa fille. Un mari, c’était le maître, la loi, la chaîne, toutes servitudes que cette réfractaire du ménage avait obstinément abolies pour s’accoupler et vivre à sa guise. Elle flaira une intrigue dans cet intérieur bousculé, et levant le nez, avec le biglement de ses mauvais yeux rusés :