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todis m’ fils ! Ah ! Martin ! C’est t’ pauv’ vî mama qu’est là à plourer. Pouquoi qu’tes pu to petit comme quand j’ et portais dans m’n écourt ? Pouquoi qu’ tes devenu grand ! L’ bon Dieu m’a trop choutée quand jé l’priais ed’ faire ed’toi un homme. C’est t’ à l’heure qu’ les p’tits i sont devenus des hommes qu’on no les prend, qué les machines no les foutent comme ça, et qu’ par après la terre à canadas no les magne. Martin ! m’fils ben amé ! Ti lui diras au bon Dieu, hein ? qu’ ça n’est pas jusse, qué les mères é d’vraient partir avant les éfants. Mais, commin qu’ti li parlerais, em’ pauv’cœur, pisque t’as pu même ed bouche, qu’ t’es là tôt en morceaux ? Les canailles, v’là ce qu’iz ont fait d’ toé ! I t’ont sassiné ! Ous qu’i sont, les maîtres, pour qué j’ leur i dise ed’ m’ rinde mon Martin ! Assassins ! assassins ! Qué l’ sang d’em fils retombe sur eusse !

Puis sa voix s’étouffa dans des bégaiements qu’elle interrompait pour l’appeler désespérément, répétant ce nom de Martin vingt fois de suite, sans s’arrêter, tantôt doucement comme une musique, ensuite avec fureur, dans des cris rauques, des hoquets inarticulés.

Mme Poncelet, devant ce calvaire maternel, se rappela qu’elle aussi avait porté la croix de la mort d’un fils ; son immobile visage se détendit un instant sous la griffe des anciennes douleurs ; et, remuée dans la seule partie de son être qui fût encore sensible aux choses terrestres, elle s’approcha de la pauvre femme, lui posa la main sur l’épaule :

— Madame, je n’avais qu’un enfant, un fils ; Dieu me l’a enlevé. J’ai prié. Faites comme moi.

Rappelée à la réalité par cette parole qui, même dans la douceur, gardait encore de la sévérité, la Culisse redressa en sursaut sa face ravagée, coupée en deux par le trou noir des mâchoires toujours béantes ; et petit à petit ses yeux, où d’abord le regard semblait mort, sous les lourdes paupières rouges, prirent pour dévisager la haute et sombre personne debout devant elle, une expression presque hargneuse :

— Qui qué vos êtes, pou m’parler comme ça ! Vos avez perdu vot’gars, et vos n’êtes pon morte ? Sûrement vos ne l’avez pas eu à téter vot’ lait, comme el mien, pendant troés ans.