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Un porte-falot les précédait, rouge dans l’échevèlement de la résine qu’il maintenait en l’air et qui crépitait dans la volée des flocons. Quand leur groupe passa à une portée de fusil des grilles, dans son coup de vent écarlate, des cris s’élevèrent pour la vingtième fois du misérable grouillis dont Luchon maintenait toujours les poussées. À chaque passage des brancardiers, les prunelles se dilataient lamentablement, pointées sur cette traversée lugubre des cours qui lentement allait se perdre sous la porte grande ouverte de l’infirmerie. Des mères appelaient d’une voix grelottante :

— Est-ce toé, m’ fils ?

Et des femmes, des épouses jetaient à la nuit des noms de maris, auxquels par moments répondaient d’animales plaintes inarticulées montées de dessous les couvertures et que secouait la marche rythmée des porteurs pareils à des spectres.

Le Berlu fut tout de suite reconnu à sa taille athlétique. De loin, la face contre les barreaux, des gens l’interpellaient, suppliants, pour savoir le nom de celui qu’il emportait ainsi sur le dos, chacun croyant que c’était un des siens. Mais, perdu dans ses idées, il continuait d’avancer sans répondre, remontant parfois d’un léger sursaut d’épaules son faix qui glissait. Subitement une clarté tranquille l’enveloppa. Deux grosses lampes illuminaient devant lui les murs blancs d’un couloir où s’agitait du monde, des hommes, des femmes, un grand gaillard aux bras nus, et qui passait son tablier d’infirmier. Puis sœur Angélina doucement le poussa dans une salle ; et dans un bruit assourdissant de cris, de râles et de hurlements, déchaîné comme un ouragan, il entendit Malardié, l’homme aux bras nus, qui lui montrait un matelas, disant :

— Pose là ton paquet.