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lait sur un point différent, avec un piétinement continu, qui tantôt s’enfonçait dans toute cette nuit de la démolition, tantôt se rapprochait et toujours se mêlait à l’énorme trépidation égale du volant tournant à l’autre extrémité ses cent tours à la minute.

— Oùs qu’est Poireau ? avait demandé Panier, aussitôt que, dans ce ronflement sourd, perdu au fond de la nuit, il eut reconnu la rotation de la grande roue laissée à elle-même et manœuvrant parmi l’abandon du laminoir.

Poireau était le conducteur du volant. Mais personne ne se rappelait l’avoir vu ; peut-être avait-il lâché pied avec les hommes qu’on avait aperçus démargeant à toutes jambes ; peut-être était-il blessé, étourdi, tué, qui sait ? Et Panier, enflant ses poumons, avait crié dans le vide par deux fois :

— Hé ! Poireau ! Poireau !

Rien n’avait répondu. Alors il s’était décidé à pousser lui-même jusqu’à la sinistre machine, son bras malade porté maintenant en écharpe dans un mouchoir qu’il s’était noué au cou, pendant que les autres, par groupes, déblayaient le sol, fouillaient les tas, à la découverte des victimes dont les cris montaient toujours plus haut. Mais, comme il s’engageait à travers un labyrinthe de cylindres et de moellons culbutés sens dessus dessous, soudain le bourdonnement du volant s’émoussa, la roue cessa de tourner. Et de nouveau il appela :

— Hé Poireau ! C’es’ ti toé qui vas là ?

Une voix eut l’air de partir d’au delà de la tombe :

— Y a pus de Poireau. C’est moé.

— Qui, toé ?

— Huriaux.

— T’es sûr d’avoir ben mis l’arrêt ?

— Sûr.

— Bon ! on vient !

Mais la voix de nouveau se fit entendre, cette fois plus rapprochée :

— Pas la peine. J’suis debout. J’vas vous donner un coup de main.

Et comme la brigade, arrêtée, un frisson sur l’échine, écoutait