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Clarinette venait derrière, reprise d’un besoin d’étaler son chagrin devant tout ce monde et, son tablier sur les yeux, avec des hoquets dans la voix, gémissait toujours :

— P’pa ! m’ pauv’ papa !

Huriaux, lui, s’était remis à son four à puddler ; quelques minutes avant l’événement, il en avait extrait la boule de feu qui, martelée au pilon, avait ensuite passé au laminoir ; et maintenant il préparait la sole pour son successeur de la pause de la nuit. Mais il n’avait plus le cœur à l’ouvrage : l’image de la pauvre Clarinette suivant en larmes son vieux loup de père ne le quittait pas ; il la revoyait dans le coup de vent de ses jupes, bondissant par-dessus un tas de poutrelles pour arriver plus vite ; et il se disait qu’après tout, malgré ses airs délurés, c’était une bonne fille, puisqu’elle avait paru ressentir si vivement l’infortune du passeur, un gaillard pourtant qui n’était pas tendre pour elle et la battait, au su et au vu de tout le monde, dru comme plâtre. Il enfourna quelques pelletées de scories, les étala en passant dessus mollement le ringard, ferma le four et prêta l’oreille à un bout de dialogue que deux passeurs de loupes, un instant désœuvrés, avaient ensemble, près du volant des laminoirs ébaucheurs :

— N’y dangi ! disait l’un, l’vî a son affaire. C’est Panier, l’contremaîtr’ qui l’a dit. Ouf, qu’i m’a dit, l’vî a son boulon vissé, comme Pirard, qu’i m’a dit, qu’est mort tout pareillement, il y a pu’ de dix ans. Ça fait deusse que j’ai vus, qu’i m’a dit.

— C’est l’baucelle qu’est à plaindre, répondit l’autre. E’ croyait